Jacques Guérin, le bibliophile visionnaire au carrefour des génies
Jacques Guérin, bibliophile au carrefour des génies

À travers la figure méconnue de Jacques Guérin, un bibliophile visionnaire, Carlo Jansiti ressuscite un destin hors du commun, au carrefour des plus grands écrivains et artistes du XXe siècle. À François Mitterrand qui l’interrogeait sur l’origine et l’ampleur des merveilles littéraires qu’il avait amassées, Jacques Guérin répondit : « Je n’ai rien fait, les œuvres sont venues à moi. » À quoi le président rétorqua : « Mais vous étiez quand même au carrefour. » Voilà résumé le destin de ce grand oublié des annales du siècle passé, et que ressuscite aujourd’hui Carlo Jansiti, dans un récit passionnant de bout en bout.

Un destin hors du commun

Fruit d’amours adultérines, Jacques Guérin a habité le XXe siècle dans l’ombre de quelques-uns des plus prestigieux artistes et écrivains de son temps – qui fut long, puisqu’il s’éteignit en 2000, à l’âge de 99 ans. Bibliomane insatiable, cet immense collectionneur fréquenta tout aussi bien, par la puissance des lettres, tant Montaigne, Rousseau ou Rimbaud que Lautréamont ou Apollinaire. Il tenait sa fortune de sa position à la tête des parfums d’Orsay, pour lesquels René Lalique conçut des flacons, Cocteau dessina des affiches et Colette composa des « punchlines ».

Un lecteur enragé

Contrairement à nombre de bibliophiles, Guérin fut un lecteur enragé des œuvres – souvent originales – qu’il achetait. Il n’y eut pas moins de huit ventes aux enchères, entre 1984 et 1998, de la « Bibliothèque Jacques Guérin » chez Drouot. Parmi ses premières acquisitions, figurent en bonne place des manuscrits de Marcel Proust que lui cède Marthe Amiot, la belle-sœur de l’écrivain, et qu’il sauve de l’autodafé, ainsi qu’une partie du mobilier de l’auteur de « La Recherche » et le fameux manteau de Proust (titre d’un beau récit de Lorenza Foschini, 2012), aujourd’hui conservé au Musée Carnavalet.

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Plus qu’un homme à la mode

Plus qu’en « homme à la mode », Jacques Guérin s’inventa « homme de la situation ». La galerie des écrivains et artistes que restitue Jansiti au fil de leurs apparitions donne le vertige : Bonnard, Vuillard, la styliste Madeleine Castaing, dont Guérin partageait la passion pour Soutine, Ninette Linder, épouse de Max, Maurice Rostand, qui l’enlaça lors d’une soirée chez le dessinateur mondain Erté, le peintre américain Eugene McCown, Max Jacob, Maurice Sachs (avant-guerre), Erik Satie, Greta Garbo…

Une amitié indéfectible

Il avait l’amitié parfois capricieuse. Implacable, il pouvait rompre les liens quand ceux-ci devenaient trop insensés. Ainsi fréquenta-t-il ce « gangster » de Jean Genet – qui lui dédia « Querelle de Brest » l’année de leur rencontre, en 1947 –, se comportant avec lui en généreux protecteur. Mais Genet, ingrat, le quitta sans crier gare, cinq ans plus tard. La rencontre avec Violette Leduc fut décisive. L’auteure de « La Bâtarde » – Guérin la sauva de l’oubli en éditant deux de ses romans – s’avéra éperdument amoureuse de son mécène. Leur alliance extravagante, et qui offre des scènes savoureuses, s’acheva brutalement, dans l’exacerbation des sentiments.

Carlo Jansiti interrogea Guérin pour écrire sa biographie de Violette. C’est à cette occasion que naquit entre le journaliste italien et l’esthète éclairé une amitié indéfectible. Leurs conversations sont à la source des « Plaisirs et les jours de Jacques Guérin », tellement viscontiens. Si Jacques Guérin n’écrivit jamais que des lettres et des souvenirs épars, sa prodigieuse mémoire a permis de reconstituer cette fabuleuse chronologie d’une vie aussi « rangée » qu’exaltante.

« Les Plaisirs et les Jours de Jacques Guérin », de Carlo Jansiti, éd. Seuil, 336 p, 22,90 €, ebook 16,99 €.

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