Marco Bellocchio : le cinéaste agnostique et sa fascination pour le religieux
Marco Bellocchio, agnostique fasciné par le religieux

Marco Bellocchio : un dialogue cinématographique avec le sacré

Il a répondu avec courtoisie à notre demande d'entretien par texto : « Étant donné que vous souhaitez aborder des thèmes religieux, je pense que vous connaissez ma position respectueuse mais laïque ». Une fois cette précaution établie, Marco Bellocchio nous a donné rendez-vous dans ses bureaux romains, un entresol d'un immeuble moderne plutôt banal, qui contraste avec la sublime et discrète basilique Sainte-Agnès du IVe siècle toute proche.

Le hasard – ou la providence, diront certains – a voulu que le dernier grand pape du cinéma italien nous reçoive un Vendredi saint, juste avant que les images du pape Léon XIV portant la croix au Colisée – une première depuis longtemps – ne fassent irruption sur les écrans du monde entier. Bellocchio, aujourd'hui âgé de 86 ans, est un réalisateur, scénariste et producteur multi-primé pour ses innombrables succès, du Sourire de ma mère à Vincere, en passant par La Belle endormie ou encore Le Traître, sans oublier une Palme d'or d'honneur à Cannes en 2021.

Un bureau débordant de projets et un chien attentif

L'ambiance est sobre et studieuse dans le bureau du cinéaste, qui déborde de papiers et de livres d'art. Au mur, des fiches cabalistiques, sans doute le storyboard de son prochain film, consacré à Sergio Marchionne, l'homme qui a repris en main Fiat au bord de la faillite au début des années 2000. Le patron ici, c'est Carlo, l'imprévisible chien corgi qui ne manque pas une miette de l'entretien.

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Il faut dire qu'au fil de la conversation, son maître s'égaye, ses yeux pétillent, ses bras s'agitent, sa voix résonne. Bellocchio, longtemps étiqueté « à gauche toute », a beau être un agnostique assumé, ce fils d'une mère catholique, éduqué chez les jésuites et marqué par l'épreuve d'un frère suicidé, a beaucoup à dire sur la spiritualité.

La religion comme terrain de dialogue

Le Point : On sent que le religieux traverse la plupart de vos films. Pourquoi ?

Marco Bellocchio : C'est une question d'interprétation. Quand quelqu'un dit qu'il est religieux, pour moi cela signifie qu'il croit en une transcendance, quelque chose d'à la fois humain mais à la dimension supplémentaire, que je ne saurais qualifier. Pour user d'un langage cinématographique, Dieu n'est pas mon contrechamp. Ce n'est pas un élément auquel je me réfère ou contre lequel je me positionne. Mais j'aime débattre avec ceux qui croient.

Dans le passé, j'avais une attitude plus hostile, activement athée. Maintenant, si vous croyez en Dieu, c'est un mystère que je respecte, mais avec lequel j'essaie de dialoguer sur un terrain humain. En ce sens, pour ceux qui ne croient pas, le pape François fut une grande chance. Avec lui, il y avait une complicité sur des sujets concrets : le pacifisme, la lutte contre la guerre, les combats contre les injustices. Je dialogue avec les croyants dans un esprit de pacification.

La Via Crucis et les symboles persistants

Le Point : Vous avez consacré un film et une série à Aldo Moro. Ce qui vous a fasciné chez lui, c'est le calvaire qu'il a vécu, son chemin de croix ?

Marco Bellocchio : Oui, sa Via Crucis. D'ailleurs, nous sommes le Vendredi saint, c'est curieux. Dans mon film, c'est le pape Paul VI qui imagine Aldo Moro sous les traits du Christ sur la Via Crucis, entouré de ses compagnons qui avancent impassibles, tandis qu'il reste seul sous la croix. Moro devient un Christ sacrifié au nom de la raison d'État.

Après l'adolescence, je me suis éloigné de la pratique religieuse, mais les symboles et significations sont restés en moi. La Via Crucis, on la retrouve dans mon film sur mon frère Camillo, qui s'est suicidé, aussi dans celui sur Eluana Englaro, ou encore ma dernière série, Portobello. Dans l'éducation catholique que j'ai reçue enfant, le chemin de croix était un rendez-vous régulier. À l'église, il y a toujours ces images de la Via Crucis.

Une formation catholique indélébile

Le Point : Vos parents étaient catholiques ?

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Marco Bellocchio : Ma mère, oui, était catholique, et très pratiquante. Quand j'étais à Rome ou ailleurs, elle m'appelait pour me dire que je devais faire Pâques et communier. Elle se parlait surtout à elle-même, car elle savait très bien que je n'irais pas à l'église. Mais elle avait besoin de le dire.

Je crois que ma formation catholique est restée gravée en moi, dans cette certaine discrétion. On m'a souvent dit que j'avais l'air d'un jésuite ou d'un prêtre. Mais cette attitude, c'est la mienne, c'est ce que je suis, la façon dont je vis. Mon point de départ dans la vie, c'est cette formation catholique.

Le mystère de la foi et l'au-delà

Le Point : Vous dites ne pas être croyant. Mais y a-t-il une autre forme de foi qui vous anime ?

Marco Bellocchio : C'est un mystère pour moi. Quand je vois quelqu'un que j'estime croire en Dieu, cela m'intrigue. J'aimerais savoir. Comment ? Je n'ai pas ce contrechamp. Mon ami Fantuzzi, je l'ai interrogé sur l'au-delà. Je lui ai demandé : « Comment est le paradis ? ». Il ne m'a pas vraiment répondu.

Parlant de l'au-delà, votre sœur disait ne pas vouloir y rencontrer Dieu ou les saints mais espérer simplement retrouver vos parents… Cette réflexion m'a tellement frappé que, si j'en ai le temps, je voudrais en faire un film.

Le Vatican et les figures spirituelles

Le Point : Le Vatican nous a offert une longue série d'images spectaculaires de dramaturgie entre la mort du Pape François, ses funérailles, le conclave, l'élection de Léon XIV… Comment le cinéaste que vous êtes regarde cela ?

Marco Bellocchio : Je suis partagé. Je vois bien la grandeur du Vatican, les deux mille ans d'Histoire. Pour un croyant, évidemment, ces cérémonies suscitent une émotion particulière. Moi, je ne suis pas allé en pèlerinage voir la dépouille du pape. Sur le conclave, tant de réalisateurs et d'écrivains ont déjà travaillé. C'est un théâtre tout à fait respectable qui condense des thèmes très profonds.

Le Point : Une figure spirituelle vous a-t-elle marqué ?

Marco Bellocchio : De par ma formation catholique, j'admire ceux qui se sacrifient pour l'humanité, par générosité. Je ne parle pas du martyre, plutôt de quelqu'un qui se dévoue non pas pour lui-même, mais pour le monde. D'autant que le monde est dans un état catastrophique. Donc j'aime ceux qui dédient leur vie aux autres, à la manière de saint François d'Assise.