Quelle idée m’a pris de faire ce film… avec les moyens du bord, c’est-à-dire aucun moyen : mon portable, ma femme et moi. Travelling maison, traversée du salon salle à manger jusqu’à la chambre, petit clin d’œil au passage sur la bibliothèque où sont alignés les carnets de mon journal, puis direction la porte entrouverte de la chambre… En entrant on passe de la lumière naturelle à la lumière électrique, comme du réel à la fiction : tout de suite le lit, les draps, les oreillers, les murs, tout est blanc et Dora couchée en train de lire le journal sur son smartphone.
L’idée du film
L’idée vient d’elle, tourner un film, alors je lui lance, sur un ton de défi : — Tu veux faire un film ? — Ah, là, tu commences tôt le matin… — Tu veux vraiment faire un film ? — Moui. — Avec tout etcetera ? — Avec tout etcetera, elle dit, super sensuelle. — Bon, ben, écoute… ça tourne.
Je pose le portable sur ma table de chevet, on sera donc filmés de profil, je me recouche, on cause, trois quarts d’heure plus tard, on a un film. Sabyl m’a suggéré le titre : Avec tout etcetera. Je l’ai adopté, comme quoi, c’est vraiment un travail d’équipe, le cinéma, tel que je l’envisage… Il faut que je me souvienne de cette phrase pour quand je serai invité à Cannes, l’année prochaine.
Recommandation : Toutes mes sœurs
En attendant, je vous conseille d’aller voir le film de Massoud Bakhshi Toutes mes sœurs. Ce ne sont pas ses sœurs, et elles ne sont que deux, mais il a commencé à les filmer à leur naissance, la première en 2005, la seconde en 2006, et il ne les a plus lâchées pendant vingt ans, sauf pour aller tourner ce qu’on appelle de vrais films… avec des acteurs etcetera (Une famille respectable, en 2012 et Yalda, la nuit du pardon, en 2019).
L’Iran, le vrai
A quoi tient l’intérêt, le mérite, l’excellence, la drôlerie, la pertinence et l’impertinence d’un film, allez savoir. Ici, c’est l’endurance, la patience, la foi, qui ont fait de cette œuvre un petit bijou. Certes, avec la chance qu’il a eue de vivre vingt ans et de tomber sur ces deux petites filles géniales, il aurait fallu que Massoud Bakhshi soit un fieffé crétin ou un salaud, pour rater son film. Il est réussi grâce à tout ce que Bakhshi n’est pas ou qu’il a coupé au montage, ce qui revient au même. Le montage est un exercice de critique, d’autocritique quand c’est le réalisateur lui-même qui monte son film.
Quelle est l’histoire du film ? Vous plaisantez ou vous n’avez rien compris à ce que je raconte ? Si ça ne vous intéresse pas de voir des petites filles grandir, en Iran, allez voir Cocorico, il paraît que l’histoire est marrante. Dans Toutes mes sœurs, on voit l’Iran, le vrai. Il y est question de la condition de la femme sous cette dictature atroce, le voile, etcetera, vous n’y couperez pas. Mais très vite, le film va commencer à vous plaire, et vous retournerez ce mystère dans la plaie : pourquoi les cinéastes iraniens ont-ils réalisé d’aussi bons films, et Asghar Farhadi, à peine arrivé en France, s’est-il mis à en réaliser de si mauvais. Une Séparation m’a suffi, je ne vais même pas aller voir le dernier, avec ce casting de parfumerie d’aéroport.
Un film politique par accident
Toutes mes sœurs est un film politique, mais par accident. Il montre que tous ceux qui balancent des bombes sur ce pays, sous leurs grands airs de purificateurs, sont des crétins doublés de salauds. On aurait pu commencer à leur pardonner si seulement ils avaient commencé à demander pardon, je parle des 168 petites filles de l’école primaire Shajareh Tayyebeh, à Minab, assassinées le 28 février par un Tomahawk dont Trump et Netanyahou se disputent la paternité.
Toutes mes sœurs est beau aussi parce que l’on voit comment le cinéaste obtient des deux sœurs, devenues adultes, le consentement sans lequel le film n’existerait pas. La complicité entre elles et lui va au-delà de l’œuvre d’art, c’est une famille cinématographique qui s’est créée. Elles continuent de jouer le rôle de leur vie.
A partir de là, il ne reste plus à Dora et moi qu’à franchir le pas et consentir à ce que les trois quarts d’heure enregistrés deviennent un film. C’est parfois ce qu’il y a de plus risqué dans ce métier, consentir à livrer nos précieuses petites personnes privées au septième art, cet ogre qui fera de nous des personnages.



