Le Brigand bien-aimé : un western charnière de 1939 à redécouvrir
Le Brigand bien-aimé : western charnière de 1939

1939. Hollywood vit une année d'exception. Autant en emporte le vent donne un autre sens au mot spectacle, John Ford impose une nouvelle grammaire du western avec La Chevauchée fantastique, et aux commandes de Ninotchka, Ernst Lubitsch frise la perfection en matière de comédie sophistiquée.

Parmi cette armée de chefs-d'œuvre, Le Brigand bien-aimé de Henry King – parfois réduit à tort à une grande machine de studio en Technicolor, élégante et prestigieuse – occupe une place décisive : celle d'un film charnière, qui donne ses lettres de noblesse au western tout en annonçant déjà sa disparition, comme une fatalité.

La légende idéalisée de Jesse James

Dans Le Brigand bien-aimé (Jesse James dans son titre original), tout part de la terre. Des fermiers pauvres du Missouri, des maisons modestes, une Amérique encore rurale bercée par l'idée qu'un homme peut vivre libre sur son propre sol. Puis arrivent les hommes du chemin de fer, brutaux et corrompus, qui, au nom du progrès, font régner la terreur pour leur arracher leurs terres.

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Chez Henry King, Jesse James ne devient donc pas hors-la-loi par goût de la violence ou de la transgression. Il le devient par nécessité. Parce que le monde moderne – incarné par les compagnies ferroviaires – ne lui laisse aucune autre issue.

Et c'est là que le film frappe fort : il contribue à renforcer la légende, déjà édulcorée par le cinéma muet, de Jesse James : celle d'un bandit presque malgré lui, une figure ambivalente qui irriguera une grande partie du western américain. On le retrouvera évidemment en 1957 dans le remake du film, Jesse James, Le Brigand bien-aimé de Nicholas Ray, avec un pâlot Robert Wagner, puis bien plus tard dans L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (2007), dans lequel Brad Pitt incarne à nouveau ce mythe ambigu.

Un western en Technicolor flamboyant

Si Le Brigand bien-aimé mérite encore d'être vu et revu, comme ce lundi 11 mai au soir sur Arte, c'est parce que Henry King y dessine les contours du western qui régnera pendant 20 ans à Hollywood : les héros sont dépoussiérés, ils sont beaux – ici Tyrone Power et Henry Fonda rivalisent de prestance pour le public féminin – les décors dans lesquels ils déambulent ont été ripolinés et l'Ouest offre, comme autant de cartes postales, des paysages à couper le souffle à ceux qui rêvent d'évasion.

Et puis il y a le Technicolor, flamboyant, qui a déjà contribué au succès d'Une étoile est née de William Wellman en 1937 et à celui des Aventures de Robin des Bois de Michael Curtiz, avec Errol Flynn et Olivia de Havilland, en 1938. Mais Henry King n'utilise pas la couleur comme un simple ornement. Elle devient ici un langage. Les couchers de soleil sont rouges, les collines dorées, les nuits se parent d'un bleu presque apaisant. L'Amérique filmée prend les couleurs du rêve américain, assumant sa part onirique et idéalisée.

Le scénario de Nunnally Johnson

Le scénario est signé par Nunnally Johnson (qui sera récompensé l'année suivante pour son adaptation des Raisins de la colère de John Ford). Lui qui, dès son enfance, s'est passionné pour la trajectoire de Jesse James. Depuis des années, il tente d'ailleurs de convaincre la Fox de donner vie sur pellicule à son héros, jusqu'à ce que, enfin, Darryl Zanuck lui laisse carte blanche. Dans Le Brigand bien-aimé, Nunnally Johnson fait un choix : Jesse James ne se rebelle pas contre les bandits mais contre la machine, la modernité qui écrase tout sur son passage.

Ironie : c'est cette même soif de modernité qui ringardisera, à l'aube des années 60, un genre cinématographique à bout de souffle. Henry King vient de lancer les heures glorieuses du western et désigne déjà ce qui causera sa disparition.

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Une autre vision de Tyrone Power

Cette modernité passe aussi par la direction des acteurs. Tyrone Power, star souvent cantonnée à son charme, trouve ici une épaisseur inattendue. Henry King, qui ne l'avait pourtant pas choisi, lui offre une fragilité nouvelle et le hisse dans la liste des meilleurs acteurs américains de son temps. Mais son préféré, c'est Henry Fonda. C'est lui d'ailleurs qui l'imposera dans le rôle de ce frère raisonnable, figure morale déjà tournée vers les grands rôles à venir – il reprendra son personnage l'année suivante dans une suite, Le Retour de Frank James, dirigée par Fritz Lang, moins flamboyante mais tout aussi réussie.

Derrière cette fresque spectaculaire, Henry King pose les bases de son cinéma. Un cinéma moral, mélancolique, hanté par la disparition des innocents dans un monde qui avance sans états d'âme. Toute son œuvre future semble condensée ici : Le Chant de Bernadette, Capitaine de Castille, La Cible humaine… Avec toujours la même interrogation : comment préserver une morale individuelle quand l'Histoire, elle, ne s'embarrasse pas de remords ?

Reste au final un film puissant, rythmé et criblé de scènes d'action extraordinaires – les poursuites mettent, dès lors, la barre haut. Un western d'un genre nouveau pour l'époque, que l'on qualifie alors de « psychologique » – terme sûrement un peu galvaudé – mais qui 87 ans plus tard, n'a rien perdu ni de son efficacité ni de son charme.

Le Brigand bien-aimé (Jesse James) de Henry King. États-Unis, 1939, 1 h 41. Avec Tyrone Power, Henry Fonda, Nancy Kelly, Randolph Scott, Henry Hull, J. Edward Bromberg, John Carradine, Donald Meek, Jane Darwell. À (re) voir sur Arte ce lundi à 20 h 55.