Une innovation qui divise
La semaine dernière, OpenAI a dévoilé sa toute dernière nouveauté : un générateur d'images intégré à ChatGPT, capable de produire des visuels extrêmement précis et ultra-réalistes dans des formats très variés. Alors que l'entreprise de Sam Altman était jusqu'alors considérée comme en retard par rapport à ses concurrents, notamment Google avec Gemini, elle semble avoir rattrapé son retard avec ce que certains appellent déjà « ChatGPT Images 2.0 ». Pour l'utilisateur, il devient de plus en plus difficile de distinguer ce qui a été créé par intelligence artificielle de ce qui a réellement été photographié.
Le philosophe et essayiste Éric Sadin, auteur notamment de Le Désert de nous-mêmes (L'Échappée), s'est penché sur cette nouveauté pour Le Point. Il livre une analyse sans concession.
Une démocratisation ou une destruction de la création ?
Interrogé sur le caractère prétendument démocratique de cette innovation, Éric Sadin est catégorique : « Cette innovation ne démocratise pas la création, elle la détruit. » Selon lui, la création implique un apprentissage, une inscription dans une culture et un savoir-faire. Réduire la création à une simple requête textuelle est une aberration. « Si l'on imagine que prompter, c'est créer, le monde est tombé bien bas. »
Le philosophe alerte sur les conséquences pour les professions de l'image : photographes, illustrateurs, graphistes. Ces travailleurs, souvent indépendants et précaires, risquent d'être éradiqués au profit d'un système où tout se fait en quelques prompts. « Le premier des devoirs moraux devrait être de penser aux conséquences sur ces métiers. On voit le gain de coût, et l'humain devient simple variable comptable. »
L'ère de l'indistinction généralisée
La qualité des images générées rend leur origine de plus en plus difficile à discerner. Il y a deux ans, les défauts étaient grossiers (doigts en trop, oreilles étranges). Aujourd'hui, la distinction devient extrêmement compliquée. « Dans deux ans, peut-être même avant, on n'y verra plus que du feu. C'est ce que j'appelle l'ère de l'indistinction généralisée, et c'est d'une extrême gravité sociale et civilisationnelle. »
Cette situation menace les fondements de la société, qui repose sur des référents communs. « Quand on voit quelque chose ou qu'on dit un mot, on a des repères, un socle commun, qui nous permettent de comprendre. Sinon, ce sont les ressorts du monde commun qui s'effondrent. »
Impact sur le réel et la confiance collective
Éric Sadin prend l'exemple d'images générées par IA montrant Trump et Netanyahou sur des transats dans une Gaza aux airs de Riviera. « Ce sont des fantasmes, des visions hors-sol, mais qui entrent dans un environnement symbolique... Et qui rendent ces scénarios envisageables. Cela change totalement notre régime de construction du possible. »
Il prédit une crise de confiance généralisée : « Dans deux ans, les gens ne croiront plus rien de ce qu'ils voient. » Nous sommes déjà dans l'ère de l'image fantasmatique, où des milliards d'individus peuvent générer à coût zéro des images correspondant à leurs souhaits, lubies ou folies. « Ces technologies vont donner l'illusion que le monde pourrait uniquement correspondre à leurs propres vues. »
Une rupture avec le passé
Contrairement à l'arrivée de Photoshop, qui relevait de la retouche d'une image captée (ce qu'il appelle « l'image-contact »), les IA génératives marquent une rupture radicale. « Ici, nous ne sommes plus dans l'image-contact : c'est le langage qui produit l'image. Les IA génératives sont des machines à velléités manipulatoires à l'échelle de la planète. »
Interrogé sur la capacité des individus à développer un regard critique, il répond : « Comment peut-on développer un regard critique quand on ne sait plus ? Pour avoir un regard critique, il faut avoir conscience du phénomène. » Il prédit une paranoïa totale, où l'incertitude permanente empêche toute distance critique et crée une défiance pathologique.
Un appel à des chartes
Face à cette situation, Éric Sadin appelle à la mise en place de chartes dans tous les domaines (art, médias, édition) pour interdire l'utilisation de ces systèmes et refuser de traiter l'humain comme une simple variable comptable. « Tout cela me procure une peine infinie, et le fait que nous soyons si peu nombreux à éprouver cette peine en dit beaucoup sur l'état de délabrement de notre société. »



