Une analogie entre vanille de synthèse et IA générative
L'intelligence artificielle finira-t-elle par supplanter la création d'écrits originaux, comme la vanille de synthèse a pris le pas sur l'épice naturelle ? La lecture d'Une histoire globale de la vanille (CNRS Editions) de l'historien Eric Jennings donne matière à réflexion. Journaliste de presse écrite, je guette la progression de l'IA générative avec la même inquiétude que Bernard Arnault l'avancée de Mélenchon dans les sondages : je ne suis pas encore totalement sûr d'avoir du souci à me faire, mais ma sérénité s'en trouve troublée.
Certes, les grands modèles de langage hallucinent encore beaucoup. Certes, ils écrivent dans un style sans saveur. Certes, ils ne savent pas dire non. Mais tout de même : je vois proliférer dans le monde anglophone les sites d'information dont les articles sont rédigés – c'est précisé – avec « l'assistance » d'un modèle. Ma crainte est que les IA remplacent les relecteurs de journalistes (ceux que l'on appelle dans le jargon les SR, pour « secrétaires de rédaction »), puis que les journalistes deviennent des relecteurs d'IA. Deux temps, et au troisième mouvement, me voici au chômage.
L'histoire de la vanille comme miroir
Tout cela me travaillait un peu le cerveau, quand je suis tombé sur Une histoire globale de la vanille (CNRS Editions), que vient de faire paraître l'historien Eric Jennings. Ce professeur à l'université de Toronto s'est lancé sur les traces de cette épice devenue banale, depuis sa cueillette dans les forêts du Mexique jusqu'à sa production industrielle. La vanille naturelle, autrefois prisée pour son arôme complexe, a progressivement été supplantée par la vanilline de synthèse, moins chère et plus facile à produire en masse. Aujourd'hui, la grande majorité des produits vanillés contiennent de l'arôme artificiel.
Jennings explique que cette transition ne s'est pas faite sans résistance. Les producteurs de vanille naturelle ont tenté de défendre leur savoir-faire, mais la demande massive et les coûts de production ont eu raison de leurs efforts. De la même manière, les journalistes pourraient voir leur métier se transformer radicalement face à l'IA. Selon Jennings, « l'histoire de la vanille montre que la qualité peut être sacrifiée au profit de l'efficacité et du volume, mais aussi que des niches de qualité subsistent ». Une leçon pour les rédacteurs : il faudra peut-être se spécialiser dans un contenu haut de gamme que l'IA ne peut pas reproduire.
Quels impacts pour le journalisme ?
L'analogie est frappante. L'IA générative produit des textes en masse, souvent insipides, mais suffisants pour de nombreux usages. Les sites d'information automatisés se multiplient, et certains employeurs pourraient être tentés de réduire les équipes humaines. Pourtant, comme pour la vanille, il existe une demande pour une écriture authentique, riche et nuancée. Les journalistes qui misent sur l'investigation, l'analyse et le style pourraient conserver leur place.
L'article original, réservé aux abonnés, souligne que cette réflexion n'est pas seulement théorique. Des études récentes indiquent que 30 % des contenus en ligne pourraient être générés par IA d'ici 2027, selon une estimation du cabinet Gartner. Face à cela, les rédactions doivent s'adapter. « L'IA ne remplacera pas les journalistes, mais ceux qui utilisent l'IA remplaceront ceux qui ne l'utilisent pas », prévient un expert en médias cité dans l'article. Une citation qui incite à la fois à la vigilance et à l'innovation.
Vers un journalisme de qualité
L'histoire de la vanille nous apprend que la standardisation n'est pas une fatalité. Des producteurs de vanille naturelle ont su se réinventer en misant sur la traçabilité, le commerce équitable et la qualité gustative. De même, les journalistes peuvent se différencier par l'originalité de leurs sujets, la profondeur de leurs enquêtes et la qualité de leur plume. L'IA peut assister, mais elle ne peut pas remplacer l'intuition humaine, l'éthique et la créativité.
En conclusion, l'analogie entre vanille et IA est un appel à ne pas subir passivement les changements technologiques. Comme le dit Eric Jennings, « il faut anticiper pour préserver ce qui fait la valeur de notre travail ». Un conseil à méditer pour tous ceux qui écrivent, qu'ils soient journalistes ou non.



