Une disqualification qui éclipse la compétition olympique
Ce jeudi matin à Cortina d'Ampezzo, l'attention médiatique s'est concentrée non pas sur les performances sportives, mais sur une décision administrative lourde de sens. Alors qu'une trentaine de journalistes internationaux convergeaient vers la zone d'arrivée du skeleton pour les simples séries de qualification, ils assistaient à l'exclusion de Vladyslav Heraskevych, le skeletoneur ukrainien qui refusait de retirer son casque mémoriel.
Un hommage jugé non conforme
Vingt minutes avant le lancement de la première manche, l'information tombe : Heraskevych ne sera pas autorisé à s'élancer. La raison officielle ? Son casque arbore les photos d'une vingtaine d'athlètes ukrainiens morts depuis le début de l'invasion russe en 2022. Le Comité international olympique avait pourtant proposé un « bon compromis » mardi : le port d'un brassard noir pour tous les athlètes ukrainiens en hommage aux victimes de la guerre.
« Cette option était insuffisante pour le skeletoneur de 27 ans », explique un observateur sur place. Heraskevych, qui aurait pu participer à ses troisièmes Jeux consécutifs, a vu le couperet tomber : son équipement était jugé « non conforme ».
La règle 50 au cœur du débat
Le CIO invoque la fameuse règle 50 de la charte olympique, qui stipule qu'« aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n'est autorisée » sur les lieux de compétition. Une interprétation que conteste fermement l'athlète ukrainien.
« Depuis le début de l'histoire, le CIO a une mauvaise interprétation des règles, que je n'enfreins pas », a déclaré Heraskevych lors d'une conférence de presse improvisée. « Leur étrange interprétation semble même être discriminatoire. Je n'ai jamais voulu créer de scandale. »
Cette position tranche avec la tolérance dont avait bénéficié le skeletoneur quatre ans plus tôt aux JO de Pékin, lorsqu'il avait montré un message « No war in Ukraine » sans être sanctionné, le CIO y voyant alors un « appel général à la paix ».
Les réactions contrastées du monde olympique
Depuis le site d'Anterselva, Martin Fourcade, légende du biathlon français et membre du CIO, a défendu la position de l'instance olympique. « Le CIO soutient le peuple ukrainien depuis le début de cette terrible guerre et il aide financièrement ses athlètes », a-t-il rappelé.
« Mais il y a les mêmes règles sportives pour tout le monde », a insisté Fourcade. « On permet aux athlètes d'exprimer leurs valeurs et leur culture dans plusieurs endroits, mais l'espace des compétitions et le podium doivent rester sans message, sans interférence pour qui que ce soit. »
Le biathlète a donné l'exemple du Norvégien Sivert Bakken, mort en décembre, dont les coéquipiers auraient pu vouloir arborer le portrait pendant la course : « On aurait refusé de la même manière. »
L'accusation de double standard
Heraskevych ne décolère pas face à ce qu'il perçoit comme des « incohérences » décisionnaires. « Dans des cas comparables, des athlètes ont été traités différemment et n'ont pas été sanctionnés », affirme-t-il. « Lors d'une épreuve de snowboard, un athlète a arboré un drapeau russe, ce qui est interdit selon le règlement du CIO, mais il n'a pas été sanctionné. »
Le skeletoneur va plus loin : « J'ai de mauvaises pensées face à tout ça car je crois que cette décision aujourd'hui fait le jeu de la propagande russe. » Une formulation reprise sur les réseaux sociaux par le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui voyait dans ce casque « un hommage et un symbole de mémoire ».
Un hommage personnel et collectif
Le journaliste ukrainien Stanislav Oroshkevych, qui suit l'affaire depuis l'Italie, confie son émotion : « Plus de 600 athlètes ukrainiens, dont de nombreux enfants et des vainqueurs de compétitions internationales chez les jeunes, ont été tués depuis le début de l'invasion russe. »
« Ce casque n'est pas une histoire de politique mais de mémoire à honorer », insiste-t-il. « Personnellement, j'ai perdu mon premier entraîneur de cyclisme dans cette guerre. Ce casque de notre porte-drapeau olympique rappelle le souvenir de tous ces athlètes courageux, c'est une source d'inspiration pour nous tous. »
La solidarité des concurrents
Lucas Defayet, seul représentant français du skeleton à ces Jeux, exprime son embarras : « J'étais triste pour lui en apprenant dans la salle d'échauffement ce matin qu'il ne prendrait pas le départ. D'autant qu'il avait le potentiel pour aller chercher une médaille sur ces JO. »
Le biathlète ukrainien Taras Lesiuk soutient quant à lui pleinement son compatriote : « Je connaissais bien certains athlètes qui sont sur son casque, c'est vraiment triste. Ça n'est pas juste : Vladyslav veut rappeler au monde entier le prix qu'on doit payer pour notre liberté. »
Un départ amer et symbolique
Alors que Heraskevych quittait le Cortina Sliding Centre avec son père effondré, il a conclu cette amère aventure olympique par un tweet puissant. Une photo le montre regardant au loin sous son fameux casque, accompagnée de la formule : « Voici le prix de notre dignité. »
Dans ses derniers mots aux médias, l'athlète a adressé un tacle aux organisateurs : « A cause de ce scandale qu'il a provoqué, le CIO gâche un moment olympique pour toute cette course, tous ces athlètes, et pas que moi. C'est une terrible erreur : vous êtes tous là mais vous ne regardez pas la course. »
Une remarque qui résume parfaitement cette étrange matinée à Cortina, où l'hommage aux morts a finalement éclipsé la compétition sportive elle-même.