Thierry Jacob et Guy Lorrain ont assisté ensemble à la finale européenne perdue par Saint-Étienne face au Bayern Munich le 12 mai 1976. Le lendemain, leurs routes se séparaient. Un demi-siècle d'amitié enfouie, ressuscitée par un coup de fil à l'occasion des célébrations du cinquantenaire.
Le téléphone pleure à torrents. « Des larmes sur la beauté de notre jeunesse », décrit avec pudeur Thierry Jacob, encore ému par ce coup de fil lacrymal. « Avec Guy, on était des gamins très liés, toujours ensemble, comme cul et chemise. » Un beau jour, la vie indifférente allait défaire ces nœuds d'enfants pour près d'un demi-siècle. Le 12 mai 1976, les deux inséparables assistaient à Glasgow à l'épilogue de l'épopée des Verts de Saint-Étienne en Coupe d'Europe. Le 13, ils se disaient au revoir. Presque adieu. Presque.
Un coup de fil providentiel
Il y a quelques semaines, Thierry Jacob, installé au Pays basque où il couvre l'actualité de Saint-Pée-sur-Nivelle pour « Sud Ouest », a saisi l'approche des célébrations du cinquantenaire pour conjurer la fatalité et reprendre contact avec son vieil ami. Les deux septuagénaires ont grandi dans le village d'Ay-sur-Moselle. Guy, de son patronyme Lorrain, est resté vivre en Lorraine. Thierry en est parti, mais pas sa sœur, qui lui a permis de retrouver la trace de ce copain d'avant. Un numéro de portable. Et voilà les souvenirs qui remontent à la surface. Inondation.
Les petits pois sucrés
Guy, né en 1954, et Thierry, né en 1955, aimaient se retrouver le dimanche matin après la messe pour jouer au baby-foot. Ils affrontaient aussi les âpres hivers du nord-est de la France armés de leurs luges. Ils adoraient surtout jouer au football. Le premier était attaquant, le second gardien de but, dans le club local. Ainsi ont passé les années, avant que Thierry n'aille prolonger sa carrière dans d'autres contrées.
Les deux jeunes adultes se sont déjà un peu éloignés en ce mois de mai 1976 lorsqu'ils se recroisent. « On était fans des Verts, comme beaucoup de jeunes à l'époque, même si on n'allait pas jusqu'à Saint-Étienne le mercredi. Une agence de voyages luxembourgeoise avait eu le nez creux en proposant l'aller-retour à Glasgow en moins de 24 heures. » La capitale du petit pays européen est à 50 km. Ni une, ni deux : « On y va ? Allez, on y va ! »
Des souvenirs flous mais puissants
Cinquante ans plus tard, les deux acolytes ont conservé de la finale perdue face au Bayern Munich (0-1) des images floues, comme les photos d'alors. Guy en a ressorti quelques-unes. Il se rappelle aussi d'un choc culinaire, « les petits pois sucrés » servis au restaurant. Pour le reste, d'un naturel plutôt réservé, il préfère laisser Thierry raconter.
Folle nuit écossaise
L'avant-match, géant : « Mon premier souvenir, c'est Hampden Park, une enceinte immense où pouvaient s'entasser plus de 100 000 spectateurs. L'entrée du stade ressemblait à une gigantesque façade d'immeuble de couleur rouge devant lequel grouillaient les supporters allemands du Bayern de Munich et surtout ceux de Saint-Étienne. Ses coursives nous ont avalés pour nous recracher dans l'un des deux virages. La vue d'ensemble était dominée outrageusement par la couleur verte. Nous avions gagné la première manche. » Pour les deux amis, les supporters stéphanois ont gagné le match de l'ambiance.
Pas la deuxième, celle du terrain : « On était dans un virage, assez loin. Mais il me semble bien que les poteaux étaient carrés et en bois. » Pas si sûr, si l'on en croit le capitaine de l'ASSE Jean-Michel Larqué. Ils se sont en tout cas opposés aux tentatives de Dominique Bathenay et Jacques Santini. L'entrée tant attendue de Dominique Rocheteau, blessé, n'allait rien changer. « Il nous restait les yeux pour pleurer et la nuit écossaise pour nous remettre. Cette nuit avec les Écossais et les Écossaises, ça restera quelque chose, un grand moment de convivialité, pour ne pas dire plus… »
Au petit matin, il est déjà l'heure de regagner l'aéroport : « Il y avait une cohue indescriptible. Je me demande comment nous avons fait pour monter dans le bon avion », se marre Thierry. Avec « leurs rêves enfouis sous des montagnes de regrets », les deux amis s'en sont retournés chez eux, chacun de leur côté, pour ne plus se revoir pendant cinquante ans. Ils ne sont d'ailleurs toujours pas revus. « On s'est promis de le faire. » D'ici là, Thierry a fait signer un livre sur l'épopée des Verts à Jean-Michel Larqué, qui vit également à Saint-Pée-sur-Nivelle. Il doit l'envoyer à Guy. Avec cette dédicace, on ne peut plus appropriée : « En souvenir de nos vertes années ».



