La page du tennis n’est pas encore définitivement tournée pour Gaël Monfils. Le livre se refermera à l’automne du côté du Masters 1000 à La Défense. Mais le chapitre de 21 ans d’aventures à Roland-Garros va bientôt se finir. Dès ce lundi, en session de nuit, face à son compatriote Hugo Gaston, ou un peu plus tard si le showman tricolore, 40 ans en septembre, écrit encore quelques lignes à sa légende parisienne.
Un adieu à la Porte d’Auteuil
L’épilogue de 19 participations et pour l’heure 57 matchs dont beaucoup, gagnés ou perdus, resteront dans la mémoire collective des amateurs du Grand Chelem de la Porte d’Auteuil. Sur le rectangle ocre ou en dehors, le Parisien a toujours été un personnage déroutant. Lorsqu’on lui demande quelles images fortes il gardera de ces deux décennies d’épopée, il joue tout de suite le contre-pied avec son petit sourire et ses yeux grand ouverts.
Aucune référence à des victoires homériques, comme contre David Ferrer, 8-6 au 5e set en 8e de finale 2011, ou des défaites flamboyantes, comme contre Fabio Fognini 9-7 au 5e set sur deux jours au 2e tour 2010. Pas de trace de Roger Federer, qui aura brisé quatre fois son rêve d’aller au bout du chemin de terre toucher la Coupe des Mousquetaires.
Des souvenirs d’enfance
« Pour moi, Roland-Garros, ce n’était pas la compétition, lance l’ancien n° 6 mondial. Moi, je suis surtout attaché au lieu. » Celui des premiers espoirs, des belles ambitions et des potes du Centre National d’Entraînement, qui se trouvait alors en plein cœur du site, à quelques dizaines de mètres du court Central.
« On était jeunes et c’était fou pour nous de dormir à Roland-Garros, s’illumine le gamin qui a grandi à Bobigny. Mon Roland, ce sont des parties de cache-cache en pleine nuit, les rassemblements, les tournées d’été… C’est peut-être bizarre mais le truc qui me revient et qui malheureusement n’est plus là, c’est le mini-tennis à côté du court n° 1, détruit après le tournoi 2019, qui était extraordinaire. J’ai des souvenirs de fou parce que j’y ai passé énormément de temps. Voilà, Roland-Garros, c’est ça ! »
Des années d’insouciance partagées, entre autres, avec Jo-Wilfried Tsonga. « Ben oui, quand on parle entre nous, on se souvient surtout de ces moments-là, soupire l’ancien finaliste de l’Open d’Australie, consultant sur Prime Video. Pas d’une balle de match contre je ne sais qui. On a grandi ensemble. C’est comme si vous avez un ami avec qui vous avez fait le collège, le lycée, la fac et qu’ensuite vous travaillez dans la même boîte ! On se connaît tellement bien. »
Un champion junior avant l’heure
On l’oublie peut-être mais, avant même de jouer Roland-Garros, Gaël Monfils l’avait déjà gagné chez les juniors en 2004. « C’est ce qui me reste en premier, confie Richard Warmoes, le coach formateur de La Monf. Même si je ne l’entraînais plus, j’étais au match avec sa maman et c’était une sacrée émotion de voir ce jeune que j’ai eu pendant huit ans gagner un Grand Chelem. Après, il y a eu le tableau senior et toute cette communion avec le public, cette ferveur. Il a toujours fait passer quelque chose parce qu’il se démerdait pour renverser les situations… dans les deux sens. Quand il gagnait, c’était souvent compliqué et parfois il perdait alors qu’il n’aurait pas dû. »
Pour le vétéran tricolore, le rendez-vous de la fin mai allait bien au-delà d’une simple compétition. C’était aussi l’occasion annuelle de réunir les siens, notamment ses parents séparés. « Pendant deux semaines, il se met en mode Gaël », se marrait souvent son père Rufin, qui débarquait de Guadeloupe, où il passait la majeure partie de l’année, pour colorer le quotidien de la quinzaine. On croisait sa mère Sylvette, ses amis d’enfance de la bande du « carré » auxquels il est toujours resté fidèle ou, dans un autre registre, le chanteur M. Pokora devenu proche à partir de 2007.
« Gaël jouait au tennis comme il est dans la vie, c’est-à-dire avec ce côté hypersensible, observe Patrick Chamagne, qui l’a accompagné comme préparateur physique puis coach entre 2006 et 2012. C’est une belle personne, qui attache beaucoup d’importance aux gens qu’il aime autour de lui. Il avait besoin de son entourage. Sa maman, son père, son frère Daryl, ses copains. Si vous regardez d’ailleurs, ce sont toujours les mêmes depuis le début. C’est un mec hyperfiable en amitié. »
Des regrets et des espoirs
Un vrai rituel. Comme celui d’arriver éternellement clopin-clopant dans les jours précédant le premier tour. « C’était sa valeur refuge, sourit Chamagne. Un subterfuge pour éviter de penser à autre chose. Ce n’était absolument pas pour se chercher des excuses, mais pour se décharger de la pression. Toute sa vie il a été comme ça, à mettre en avant un problème pour se dire qu’il l’avait surmonté. Mais si on regarde bien, finalement, il n’a jamais vraiment fait une saison sur terre complète avant d’arriver à Paris. C’est peut-être le seul truc qui cloche. »
Car Chamagne garde une pointe de tristesse, voire d’amertume, de ne pas avoir vu Monfils succéder à Noah et mettre fin à une disette bleu-blanc-rouge qui dure depuis 1983. « Pour moi, Roland, ce ne sont pas forcément des bons souvenirs, résume-t-il. C’est mitigé. J’ai le sentiment de ne pas avoir trouvé les bons outils pour qu’il exprime son potentiel maximum. Gaël est un garçon attachant, gentil, si loin de l’image de branleur qu’on lui a collé toute sa carrière. Mais c’est quelqu’un d’extrêmement sensible qui avait aussi d’autres trucs qu’il faisait et qui n’a peut-être pas tout mis sur le tennis. »
Il compare son ancien protégé à la F1. « Il a toujours eu le meilleur Team mais il conduisait sa Mercedes de course comme une Cadillac, glisse-t-il. Alors oui, il a fait des matchs de mutant et une très belle carrière, mais je regrette de ne pas avoir trouvé le truc qui lui aurait permis de se sublimer. Personnellement, c’est un échec. Mais pour moi, pas pour lui. »
La plus grosse frustration de Richard Warmoes remonte à 2014 et ce quart de finale contre Andy Murray. Mené deux sets à rien, Monfils revient à la hauteur du Britannique avant de s’effondrer dans la dernière manche, 6-0. « J’ai toujours dit que je pensais qu’il gagnerait Roland-Garros un jour, explique-t-il. Il est tombé sur une génération de dingues mais il y avait quand même des ouvertures. Au moins face aux autres joueurs que Nadal, qu’il n’a jamais affronté à Paris… »
Avec des si, on peut facilement refaire 21 ans d’histoire. Celle de Gaël Monfils à Roland-Garros, bien que riche en tranches de vie, restera éternellement conjuguée à l’imparfait. Mais qu’importe. « Ça reste avant tout un chouette type, quelqu’un de très humain, qui donne sa parole et qui s’y tient, lance Tsonga. Il a inspiré beaucoup de gens par sa personnalité, plus que par son tennis qui est pratiquement inimitable. »



