Familles recomposées : quand l'entente avec les beaux-enfants tourne au casse-tête
Familles recomposées : l'épineuse question des beaux-enfants

« Je crois qu'on peut le dire : le courant n'est jamais passé », grince Maud. Quand elle rencontre Pierre cinq ans plus tôt, le célibataire de 41 ans l'informe immédiatement de son statut de père. Il consacre à sa fille, adolescente, l'intégralité de ses congés, et n'entend pas y déroger. Maud, si elle entre dans sa vie, pourra néanmoins se joindre à eux. Et elle l'accepte volontiers. La première rencontre est ainsi organisée, huit mois plus tard, dans une station des Alpes, où Pierre a loué un chalet pour la semaine. Mais ce que Maud, alors 34 ans, envisageait comme un heureux séjour tourne vite à l'épreuve. Et la location d'altitude, en un huis clos écrasant. « Sa fille s'est révélée très difficile à vivre, elle a passé le plus clair de son temps à être désagréable ou à m'ignorer ». Regards fuyants, portes qui claquent, silences pesants… Maud n'a qu'une envie : fuir. « Quand bien même la séparation de ses parents remontait à des années, je crois qu'elle me faisait payer d'être entrée dans la vie de son père », comprend-elle aujourd'hui.

Les séjours se succèdent ainsi pendant plus de deux ans. À la montagne, à la mer, à la campagne, Maud prend sur elle, encaisse en silence, parvient, parfois, à quelques menues avancées. Mais « malgré mes efforts et toute la volonté de Pierre, cela ne “prend” pas », admet-elle. « Quant à moi, je finis par la trouver foncièrement mal élevée et la voir me demande de plus en plus d'efforts. C'est simple, je ne la supporte plus ! », lâche la jeune femme, aujourd'hui séparée – pour d'autres raisons, précise-t-elle.

Un phénomène banalisé mais semé d'embûches

La situation vécue par Maud est loin d'être isolée. À l'heure où le modèle de la famille recomposée se banalise – elle constitue aujourd'hui près d'une famille française sur dix, selon l'Insee – de plus en plus d'hommes et de femmes viennent à cohabiter avec les enfants de leur partenaire. Et il serait bien illusoire de penser que ces relations vont de soi, confirme le docteur en psychologie clinique Serge Mori : « On pense, à tort, que l'amour s'y développe naturellement, mais c'est souvent bien plus compliqué que cela ! » Auteur de La famille recomposée, à chacune son histoire (éditions First, 2024), il s'est longuement intéressé aux dynamiques de ces recompositions familiales. Et s'il arrive – et c'est heureux – que l'alchimie opère et que l'harmonie règne, « ces relations sont, dans la majorité des cas, plutôt complexes, fragiles pour ne pas dire difficiles », observe ce spécialiste du sujet. Les rapports entre beaux-parents et beaux-enfants, précise-t-il, « sont d'ailleurs le premier motif d'implosion » des couples de seconde union.

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« Au commencement était la rupture »

Il faut dire que ces nouveaux rôles ne sont une évidence pour personne et que s'ils s'imposent à l'enfant, ils confèrent souvent à l'adulte « une position très délicate », avance Marie-Luce Iovane, présidente, depuis 2003, de l'injustement nommé « Club des marâtres », un groupe de parole dédié aux belles-mères en quête de conseils. « La grande majorité des femmes que je rencontre sont d'abord enthousiastes et de bonne volonté », rapporte-t-elle. « Malheureusement, d'autres paramètres entrent en jeu, qui viennent compromettre leurs espoirs de départ… »

Et la position du compagnon, qui parvient, ou non, « à mettre de l'huile dans les rouages relationnels » est généralement « le premier d'entre eux », observe-t-elle d'expérience. Comme l'histoire personnelle des concernées « plus ou moins pourvues de fibre maternelle et d'aisance relationnelle ». À quoi s'ajoute – admettons-le – une petite part d'arbitraire, et d'affinité selon l'âge. « Les enfants demeurent des êtres humains avec lesquels on s'entend plus ou moins bien, et il est peu de dire qu'un enfant en bas âge ou un ado ne nous confronte pas aux mêmes difficultés ! »

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Le rôle de l'ex-partenaire, et la manière dont il ou elle appréhende cette recomposition, interfère aussi dans nombre de relations, observe-t-elle. Comme peuvent influer l'histoire des parents, et plus particulièrement les conditions de leur séparation. « Au commencement était la rupture », rappelle ainsi Serge Mori. Et « le narratif » que l'on en propose à l'enfant – qui peut être en proie à un conflit de loyauté ou espérer secrètement à une réconciliation – détermine « une large part de l'accueil qu'il réserve à son beau-parent ». Et, avec lui, de leur relation à venir.

« Le temps est souvent un allié... »

Or le détachement – sinon l'agacement – de l'adulte « reste souvent tû, honteux, presque coupable… », observe Marie-Luce Iovane, forte de plus de vingt ans de confidences. Et pour cause : il transgresse une règle implicite, selon laquelle « aimer l'autre revient à aimer ses enfants ». Et il constitue, pour beaucoup, « une crainte de voir péricliter leur couple », constate-t-elle. Si l'« on peut assumer d'avoir “du mal” avec les adultes de sa belle-famille, on ne le peut pas avec les enfants, qui relèvent presque du domaine du sacré ! »

« L'idéal de la famille recomposée selon lequel les liens y seraient poreux, évidents, faciles, et selon lequel on aimerait de facto les enfants de son partenaire reste largement partagé », appuie Serge Mori. Or leur porter des sentiments immédiats s'avère irréaliste, culpabilisant et sous-estime la complexité de ces relations, explique le docteur en psychologie, qui plaide contre cette vision « idyllique » de la recomposition familiale et contre l'« injonction aux sentiments » qu'il peut observer dans sa pratique. « Je me rappelle cette patiente à qui la belle-fille avait lancé qu'elle n'était “pas sa mère”, cette première lui avait répondu qu'elle n'était “pas non plus sa fille” », rapporte-t-il. Certes brutale, cette réponse, factuelle, « avait eu sur la relation un effet recadrant, structurant ». Elle rappelait qu'aucune n'entendait occuper une place qui n'était pas la sienne, explique-t-il, mais aussi que rien ne les obligeait à tenter de rejouer ce lien. « Et cette mise au clair, formulée sans agressivité, leur avait réussi à toutes les deux ! »

« Trop de pères et mères de famille recomposée confondent amour et respect, et “forcent” partenaire et enfant(s) au premier. C'est délétère, insiste-t-il. Rappelons que si l'on aime, l'autre n'est pas tenu de le faire, mais qu'il a un devoir de respect. C'est d'abord cela qu'il faut viser ». Car les sentiments ne se décrètent pas, ni ne se transmettent automatiquement par le lien amoureux. S'ils doivent advenir, ils se gagneront pas à pas, se construiront dans le temps. « Et il est souvent un allié… », assure Marie-Luce Iovane.

Les prénoms ont été modifiés.