Ce samedi, Noah fête ses 15 ans. Comme chaque année depuis qu’il est au collège, il a invité quelques amis pour un escape game. Après une heure et demie dans un décor Far West en carton-pâte, la bande rentre chez lui, dans le 12e arrondissement de Paris, pour un goûter sucré. Noah souffle ses bougies et déballe ses cadeaux : des mangas, des bons pour acheter de nouveaux jeux vidéo. L’adolescent a bien sûr des amies, mais aujourd’hui elles ne sont pas là. Personne ne s’en étonne.
À quelques mois de son entrée au lycée, Noah n’a jamais été invité à une soirée mixte, ni à une boum. Il ne sait pas très bien si cela existe encore : « Peut-être qu’il y a des fêtes où les gens dansent, mais pas dans mon groupe de copains. Et même s’il y en avait, je ne sais pas si je serais à l’aise. C’est quand même gênant. »
Cinq minutes avec un adolescent de cet âge et le mot est prononcé. Ou plutôt sa version contemporaine : la « gênance ». Quand ses parents au même âge parlaient de timidité, de honte, de trac, le terme « gênance » dit aujourd’hui autre chose : moins ce que l’on ressent que ce que l’on risque de provoquer chez l’autre. Prendre trop de place, être la cible de moqueries.
Pourtant, le collégien adore danser. Il écoute plusieurs heures de musique chaque jour sur YouTube et se déhanche volontiers avec ses cousines dans les fêtes de village estivales. Mais, dans une soirée entre jeunes, où chaque geste peut être filmé et partagé en quelques secondes, mieux vaut ne pas se risquer sur la piste. « Tu imagines si quelqu’un partage une vidéo sur un groupe WhatsApp, c’est l’enfer ! » Sans en avoir conscience, il dessine en creux un corps empêché, qu’il faut absolument protéger du faux pas.
La surboum, rite de passage vers une génération à part
Il fut pourtant un temps où cette confrontation était presque inévitable. Dans le salon d’un copain de classe, un samedi après-midi, musique trop forte et lumières volontairement tamisées, les adolescents apprenaient à habiter leur corps et à s’approcher de celui des autres. « La première fois que j’ai été à une boum, j’étais en sixième », se souvient Alice, 35 ans, juriste dans une institution publique. Elle avait aidé sa meilleure amie à pousser les meubles contre les murs et avait protégé les canapés d’un drap, sur ordre des parents. Au début, personne ne dansait. Les garçons d’un côté, les filles de l’autre, bras croisés ou mains dans les poches, Britney, Lou Bega, Justin Timberlake en fond sonore.
Les filles se lançaient toujours les premières. Et même s’ils traînaient un peu des pieds, les garçons finissaient par suivre. Il y avait des slows aussi, les doigts d’abord à peine appuyés sur les épaules, les yeux qui ne savaient pas où se poser, puis les corps qui se rapprochaient, centimètre par centimètre. « Je me souviens de mon pouls qui s’accélère, des mains moites. Est-ce qu’il va mettre sa tête sur mon épaule ? »
Ce que raconte Alice, des millions de Français l’ont vécu. Dans les années 1950, quand elle apparaît en France, la boum s’appelle encore surboum, francisation de la surprise party anglo-saxonne. Le mot émerge au moment précis où l’adolescence s’affirme pour la première fois comme une génération à part, ni enfance ni âge adulte. La boum devient le rite de passage, l’endroit où les corps apprennent à se chercher, à s’approcher, à se désirer.
En 1980, Claude Pinoteau en tire un film. Tout le monde se souvient de Vic, de son premier slow sur la chanson « Reality » composée par Vladimir Cosma, de sa première peine d’amour. Le succès du film La Boum contribue paradoxalement à ringardiser le mot lui-même : en le rendant iconique, il l’enferme dans une époque. Mais la pratique, elle, résiste plusieurs décennies.
Un apprentissage qui ne s’improvise pas
Pour le sociologue David Le Breton, la fête adolescente est une étape décisive dans la construction identitaire. Elle permet de traverser ce qui est difficile à vivre seul : l’entrée dans le désir, le premier contact avec la peau de l’autre, la première maladresse. Ce qui rend toutes ces étapes supportables, c’est qu’elles sont partagées. Tout le monde se prend des râteaux, se marche sur les pieds et redoute d’embrasser son partenaire avec son appareil dentaire.
L’historien Georges Vigarello, spécialiste des pratiques corporelles, l’exprime autrement : danser ensemble à cet âge-là, cela permet de découvrir une nouvelle façon d’habiter son corps, de prendre en considération le rythme de l’autre et de s’adapter à lui. Pensez à ce garçon qui, au début, ne sait pas quoi faire de ses bras puis, au troisième slow, tient sa partenaire par la taille sans y penser. C’est précisément ce que la sociologue Sylvia Faure appelle l’incorporation contextuelle et relationnelle : un apprentissage que ni les cours de danse ni les chorégraphies filmées ne peuvent enseigner, parce qu’il exige la présence réelle des corps et l’imprévu.
Quand Juliette, dessinatrice de 42 ans, raconte à sa fille Nina ses boums du samedi après-midi, les garçons qu’elle invitait lors du quart d’heure américain, les slows collés-serrés et les smacks baveux lors du jeu de la bouteille, les yeux de l’enfant s’écarquillent. « Ça devait être génial, c’est dommage qu’on ne fasse plus ça… » Nina a 12 ans, de grands yeux marron rieurs, et aime bien un garçon du collège. Elle lui tient parfois la main dans les couloirs de l’établissement, rien de plus. Elle voudrait pouvoir danser avec lui, mettre des paillettes dans ses cheveux, se déguiser en n’importe quoi, rire jusqu’à en avoir mal au ventre. Elle voudrait avoir le droit d’être ridicule…
Pour son dernier anniversaire, Nina a réuni quelques copines pour un karaoké dans le salon. C’était bien, mais elle a envie d’autre chose. Juliette regarde sa fille et ses amies, leurs chuchotements, leurs fous rires étouffés, et elle se demande : comment cela se passe-t-il, maintenant que cela n’existe plus ? Est-ce que les jeunes brûlent les étapes ? « Ça peut sembler anecdotique, mais les boums étaient une façon d’apprendre à se toucher du bout des doigts sans que ce soit sérieux, et c’était un espace bienveillant où on pouvait être ridicule ensemble », dit-elle.
Une génération connectée mais isolée
Ces dernières années, les réseaux sociaux ont transformé la façon dont les adolescents habitent leur corps. La sociologue Sylvia Faure a été une des premières à s’intéresser à la question. Selon elle, dès que la danse devient spectacle, elle cesse d’être un espace d’exploration pour devenir une performance. Sur ces plateformes où chaque geste est chorégraphié et chaque tendance devient un format à reproduire, il ne s’agit plus de bouger pour soi, pour l’autre, pour le seul plaisir de la musique, mais d’être agréable à regarder.
David Le Breton parle de société de « zombies », où les corps coexistent sans vraiment se rencontrer, chacun absorbé par son écran, absent à ce qui se passe autour. La boum permettait l’inverse. Elle offrait le droit d’oublier les paroles, de chanter en « yaourt », de faire la vague avec ses bras sans que ce soit un problème… Ce droit-là a disparu. Et, avec lui, quelque chose de précieux : apprendre l’autodérision, prendre de la distance avec un corps qui grandit parfois trop vite et un peu n’importe comment.
L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire), dans un rapport publié en décembre 2025, montre que l’exposition quotidienne à des corps filtrés et des idéaux inaccessibles constitue un risque sanitaire avéré pour l’image que les adolescents ont d’eux-mêmes. David Le Breton parle, lui, de société de « zombies », où les corps coexistent sans vraiment se rencontrer, chacun absorbé par son écran, absent à ce qui se passe autour. Le paradoxe est vertigineux : jamais une génération n’a été aussi connectée et jamais elle ne s’est sentie aussi isolée. Selon une enquête de la Fondation de France publiée en 2023, 45 % des 15-25 ans se déclaraient régulièrement seuls.
La boum était exactement l’antidote à un tel phénomène : elle forçait les corps à se trouver dans le même espace, à s’ajuster, à se tolérer, parfois même à se désirer. Le sociologue Norbert Elias l’a théorisé sous le nom de « civilisation des mœurs » : depuis des siècles, les sociétés humaines inventent des rituels pour apprivoiser le désir, des codes pour que les corps puissent se frôler sans que cela tourne mal. La boum en était une version banale et magnifique. Les réseaux sociaux, en offrant l’illusion du corps dansant sans le risque du corps présent, ont rayé cet apprentissage.
Retrouver l’insouciance ensemble
Pierre-Emmanuel Sorignet, sociologue à l’université Toulouse-3 et ancien danseur, constate cette évolution dans les danses pratiquées par les jeunes aujourd’hui. Dans les clubs, sur les vidéos, les corps se replient davantage sur eux-mêmes. « On voit beaucoup de danses très ramassées sur soi, un rythme interne, comme si chacun dansait seul dans sa chambre mais en public », dit-il. Fini les figures à la John Travolta, fini le hip-hop qui embarque tout le monde dans le même élan. La danse d’aujourd’hui n’a nullement besoin de l’autre.
Et pourtant, dans le même temps, les danses de couple comme celles des bals folks, la salsa ou le west coast swing connaissent un regain d’intérêt chez les jeunes. Comme si le corps avait perçu le manque. « Après, beaucoup de jeunes ont du mal à entrer en contact parce qu’ils se demandent : “Est-ce que j’ai le droit ? Est-ce que je risque de brusquer l’autre ?” pose le sociologue. On observe, ces dernières années, que, même chez les danseurs professionnels, le rapport au corps de l’autre est devenu plus compliqué. »
Autre signe qu’une époque se referme : depuis les années 1980, 70 % des boîtes de nuit françaises ont disparu, et la tendance s’est accentuée depuis le Covid. Il ne reste que 1 100 établissements de nuit, selon l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, contre 4 000 il y a quarante ans.
Mais alors, assiste-t-on vraiment à la fin de la fête ? Jérémie Peltier, codirecteur de la Fondation Jean-Jaurès et auteur de La fête est finie ? (Éd. de l’Observatoire, 2021), se veut optimiste. « Il y a sans doute moins d’espaces de soupape et de moments de fête que par le passé », dit-il. Pourtant, quelque chose résiste. En Allemagne, les clubs qui interdisent les téléphones font salle comble. À Berlin, le Berghain affiche cette règle depuis des années, et des milliers de clubbeurs font la queue pour y entrer. Comme si, après des années à se regarder vivre, les corps réclamaient enfin le droit de disparaître dans la musique. D’être maladroits, imparfaits. Et de profiter, enfin, du moment présent.



