En mai, alors que la canicule prenait ses quartiers à Paris avec une précocité exceptionnelle, se baigner était encore impossible ou prohibé. Moins d’un mois plus tard, dans les rues de la capitale, le mercure affiche à nouveau 35 °C à l’ombre mais la donne a changé. Des groupes de jeunes convergent vers le canal Saint-Martin, sillonnant les 10ᵉ et 11ᵉ arrondissements de Paris. « On s’attend pour faire la bombe ! », peut-on entendre entre les rires et les serviettes. En ce vendredi 19 juin, le bras d’eau verte et saumâtre prend des allures de station balnéaire.
Un outil de rafraîchissement pour les Parisiens
Canicule oblige, le lieu a ouvert à la baignade deux jours plus tôt. La zone surveillée longue d’une centaine de mètres est délimitée par des bouées. Cet « outil de rafraîchissement », comme l’a baptisé le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, devra permettre aux Parisiens « jeunes et moins jeunes » de se baigner gratuitement. Car face à des villes transformées en étuves, la baignade en eau douce urbaine devient une solution prisée.
Une tendance qui s’étend à d’autres métropoles
Paris n’est pas la seule ville à se tourner vers ses cours d’eau. Lyon, Bordeaux, Strasbourg et même certaines communes de la région parisienne expérimentent ou pérennisent des zones de baignade dans leurs fleuves ou canaux. Selon une étude de l’Agence de l’eau, le nombre de sites de baignade en eau douce en milieu urbain a augmenté de 40 % entre 2020 et 2025. Cette tendance répond à la fois à un besoin de rafraîchissement lors des épisodes caniculaires, mais aussi à une volonté de reconquête des espaces fluviaux.
Des défis sanitaires et techniques
Ouvrir un fleuve à la baignade ne va pas sans contraintes. La qualité de l’eau doit être surveillée en continu, notamment pour les bactéries comme les E. coli et les entérocoques. À Paris, des analyses quotidiennes sont effectuées, et la baignade est interdite en cas de dépassement des seuils. « Nous avons investi 10 millions d’euros dans des systèmes de filtration et de traitement des eaux usées pour garantir une eau de qualité », a précisé la mairie de Paris. Malgré ces efforts, des fermetures temporaires restent possibles après de fortes pluies, qui entraînent des débordements d’égouts.
Un enjeu d’adaptation au changement climatique
Pour les urbanistes, la baignade en fleuve s’inscrit dans une stratégie plus large d’adaptation des villes au réchauffement climatique. « Les canicules deviennent plus précoces et plus intenses, il faut repenser l’espace public pour offrir des îlots de fraîcheur », explique Claire Legrand, chercheuse en climatologie urbaine à l’Université Paris-Est. Les cours d’eau, longtemps délaissés au profit des berges artificialisées, retrouvent ainsi une fonction sociale et récréative. « C’est une manière de renouer avec la nature en ville, tout en répondant à un besoin vital », ajoute-t-elle.
Un succès populaire mais des limites
Les premiers jours d’ouverture du canal Saint-Martin ont attiré des milliers de baigneurs, créant parfois des files d’attente. « C’est génial de pouvoir se baigner en plein Paris sans payer », se réjouit Sofia, 22 ans, venue avec des amis. Cependant, la capacité d’accueil reste limitée à 300 personnes simultanément, et certains riverains s’inquiètent des nuisances sonores et de la propreté des lieux. La mairie assure que des médiateurs sont présents pour encadrer les comportements et que des poubelles supplémentaires ont été installées.
Vers une généralisation de la baignade urbaine ?
D’autres projets sont en cours : à Marseille, une baignade dans le Vieux-Port est à l’étude, tandis qu’à Lille, la Deûle pourrait accueillir des zones de baignade d’ici 2028. Selon un rapport du ministère de la Transition écologique, 15 % des grandes villes françaises ont déjà un projet de baignade en eau douce ouverte au public. Si la tendance se confirme, les fleuves urbains pourraient devenir des lieux de villégiature estivale incontournables, à condition de relever les défis sanitaires et d’aménagement.



