Deuxième volet de notre dossier consacré aux inégalités entre Paris et la province avec Emmanuel Négrier, directeur du centre d’études politiques et sociales, à l’université de Montpellier/CNRS. Le chercheur montpelliérain pose un regard précis sur le sujet de la décentralisation, dans toutes ses dimensions, en une France plus jacobine que jamais.
Des travaux centrés sur les inégalités territoriales
Vos travaux vous ont mené à fréquemment traiter les sujets liés aux inégalités pouvant être relevées, dans plusieurs domaines, entre Paris et la province ? Oui. J’ai toujours été très intéressé, à la fois sous l’angle de mes analyses de la décentralisation et de mes analyses sur les questions culturelles. Pour évoquer quelque chose qui remonte maintenant à assez longtemps, mais je pense que la question demeure, au moment même où Jack Lang a proposé d’accélérer la décentralisation culturelle en créant des fonds régionaux d’art contemporain un peu partout, en décentralisant la lecture publique au département, etc., s’est posée la question de savoir si Paris conserverait, ou pas, sa place, ou son quasi-monopole, de l’excellence artistique.
Un quasi-monopole parisien sur l'excellence
Comme si la réflexion et les centres de décision devaient rester dans la capitale ? Voilà. En gros, c’était : on décentralise l’argent, mais on garde la main sur les critères d’évaluation, sur le lieu de reconnaissance artistique. Et j’avais été très intéressé par une étude qui avait été faite par le sociologue Bernard Poche, et qui avait expliqué pourquoi il trouvait cette situation incroyable. Avec, par exemple, des acteurs qui se mobilisaient sur l’art contemporain à Lyon avec beaucoup, beaucoup, de ressources, parce que Lyon est une ville qui a une prétention dans ce domaine, avec des intérêts économiques privés qui s’intéressent à l’art. Mais malgré tout l’investissement à la fois affectif et financier qu’il y a dans le secteur, Paris reste le lieu de la consécration artistique incontesté. En France en tout cas. Et ça, je pense qu’on peut tout à fait le voir dans la durée.
Une centralisation persistante malgré la décentralisation
Encore aujourd’hui, donc ? Oui. Il y a eu décentralisation culturelle, il y a eu déconcentration des lieux de mise en œuvre des politiques publiques. Mais Paris, les directions centrales parisiennes, les ministères, par exemple, Paris en tant que milieu, est resté, reste encore, l’espace de la légitimité par excellence. Les sièges sociaux d’entreprise aussi d’ailleurs, entre autres exemples… Alors évidemment, ça se double de cet aspect des choses, sonnant et trébuchant. Par exemple le ministère de la Culture quand on examine son budget, on est à près de 70 % de ses dépenses qui sont concentrées sur la région parisienne.
Des inégalités de revenus criantes
Alors, on nous fait croire qu’il y a des concentrations d’un côté, mais de l’autre, dans les dynamiques mêmes de pouvoir d’excellence, Paris reste central. Et d’autre part, en termes de ressources, Paris en concentre de manière totalement excessive, totalement exorbitante, même, par rapport à ce que pèse la région parisienne en termes de population, par rapport à la population française en général. Et les niveaux de revenus… L’Insee avait fait une étude sur les hauts revenus, en prenant les 10 % des ménages les plus riches en France. Eh bien l’écart de revenus entre les 10 % les plus riches provinciaux et les 10 % les plus riches franciliens, cet écart est de 40 % en faveur des Franciliens.
Un paradoxe jacobin
Ça dit quoi ? Que l’on reste malgré tout, malgré des avancées, malgré la décentralisation, un pays éternellement jacobin, où tout descend depuis un État centralisateur basé à Paris ? En gros, on a le symbole jacobin qui, certes, a été complètement démonétisé sur le plan pratique avec la décentralisation, mais qui reste symboliquement extrêmement fort, et ça se traduit par l’inégalité territoriale qui existe entre Paris et la province. Donc effectivement, il y a là comme un paradoxe, qui serait moins grave si, d’une part, on assumait complètement une république centralisée, alors que constitutionnellement la République française est dite décentralisée. Et, deuxièmement, si, effectivement, il y avait un écart absolument considérable de valeurs, d’ambitions, de modes de vie, entre la vie métropolitaine parisienne et la vie des métropoles françaises. Or ce n’est absolument pas le cas ! Même le monde rural, d’une certaine manière, s’est urbanisé du point de vue de ses normes, ses valeurs, ses attentes. Et entre Paris et les métropoles de province, les modes de vie sont assez fortement standardisés. Autrement dit, la thèse qui tiendrait sur le qu’il y a une capitale, et un ailleurs complètement différent qui mériterait d’être pris en compte de manière spécifique, elle devrait logiquement tomber. Or elle ne tombe pas. Et là, il y a effectivement du coup un problème.



