L'IA épuise les travailleurs : le phénomène "AI brain fry" inquiète
L'IA épuise les travailleurs : le "AI brain fry" inquiète

Paul, développeur full stack de 33 ans, ne sait plus trop à quelle heure il a fini la veille. Deux heures du matin, peut-être quatre. Il se souvient avoir oublié de dîner, de s’être à moitié endormi sur son clavier, les yeux écarquillés sur 20 000 lignes de code générées par l’intelligence artificielle.

Après seize heures passées derrière son écran, il a quand même réussi à se traîner jusqu’à son lit, tout habillé, et s’est endormi sur ses draps sans même les défaire. Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive. Depuis qu’il travaille avec l’IA, il reconnaît qu’il n’est plus tout à fait le même. « Je sens que je suis beaucoup plus irritable, mais aussi constamment fatigué, explique-t-il. J’ai vraiment du mal à décrocher le soir et je m’isole beaucoup plus. »

Comme pour beaucoup de travailleurs indépendants, l’IA était censée lui faciliter la vie. Elle l’a précarisé, les missions sont plus rares et moins bien payées, mais ce qu’il n’avait pas vu venir, c’est qu’elle a aussi altéré sa santé mentale. Ce qu’il raconte est partagé par de plus en plus de travailleurs. Le phénomène porte même un nom : l’AI brain fry, soit en français, le cerveau frit par l’IA. Le Boston Consulting Group (BCG) l’a théorisé début 2025 dans une étude publiée dans la Harvard Business Review, comme « une fatigue mentale liée à l’usage excessif et à la surveillance d’outils d’IA au-delà des capacités cognitives de l’individu ».

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Une logique productiviste

L’ingénieur indien Siddhant Khare raconte le mécanisme à l’œuvre, dans le texte « L’IA fatigue est réelle et personne n’en parle », publié sur son blog en février 2026. En quelques lignes, il raconte n’avoir jamais autant livré plus de code que le trimestre précédent que durant n’importe quelle autre période de sa carrière, en se sentant plus fatigué que jamais. Bien entendu, « ces deux faits sont liés », écrit-il. Et c’est assez logique quand on y pense : avant l’IA, l’ingénieur informatique pouvait passer une journée entière sur la résolution d’un seul problème, griffonner sur papier, aller marcher, revenir l’esprit clair. Avec l’IA, il jongle avec six dossiers en même temps, chacun « ne prenant plus qu’une heure ». Mais si sa productivité a explosé, le brouillard mental est devenu permanent. « L’IA ne se fatigue pas entre deux problèmes. Moi, oui. »

Comment en est-on arrivé là ? Comment un outil qui devait nous libérer du temps est-il devenu une nouvelle source d’épuisement au travail ? Pour Adrien Chignard, psychologue du travail, ce phénomène suit une tendance très ancienne. « Il suffit de remonter l’histoire, pour voir qu’à chaque fois qu’on introduit une nouvelle technologie, on ne cherche pas à réduire le temps de travail, mais à maximiser la productivité. Quand on a mécanisé les récoltes, ce n’était pas pour améliorer les conditions de travail des agriculteurs. C’était pour maximiser la rentabilité de la surface agraire. »

L’analogie avec le télétravail est assez parlante. « Au début, on nous disait : ça va vous faire économiser le temps de votre trajet. Mais ces temps de trajet, on en a fait quoi ? On a travaillé cinquante minutes de plus par jour. » Avec l’IA, la logique est la même. Quand chaque tâche prend moins de temps, on n’en fait pas moins, on en fait plus. Le manager qui bouclait une note en deux heures en produit désormais cinq dans la même matinée. Les attentes montent, les siennes d’abord, puis celles de sa hiérarchie. Le niveau de référence s’ajuste toujours vers le haut. L’IA n’a pas libéré du temps, elle a ouvert un nouveau temps à prendre.

Du baby-sitting en continu

Cette dynamique s’est encore accélérée ces derniers mois avec le déploiement d’une nouvelle génération d’outils : les agents IA. Si jusqu’ici, la plupart des salariés utilisaient l’IA comme une sorte de super assistant personnel à qui poser des questions, dans une sorte de dialogue ininterrompu, ses nouveaux agents fonctionnent autrement.

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Après avoir reçu les instructions, ils s’attellent seuls à la réussite des objectifs, délèguent certaines tâches à d’autres programmes, prennent des décisions en chemin, sans attendre qu’on leur parle. Sur le papier, c’est une révolution. Dans la pratique, l’humain ne dialogue plus, il devient le manager d’une armée invisible qu’il doit surveiller et corriger sans cesse. « Les gens qui font des burn-out ne font pas qu’utiliser l’IA. Ils créent cent agents qu’ils doivent gérer en continu », écrivait récemment sur X Tim Norton, du cabinet de conseil en intégration d’IA nouvreLabs.

Une sorte de baby-sitting continue avec des enfants qui ne dorment jamais. L’attention ne peut plus se permettre de divaguer : si un agent part dans la mauvaise direction, ce qui arrive encore souvent, le travail est à refaire depuis le début. L’étude du BCG le confirme chiffres à l’appui : les salariés victimes d’AI brain fry commettent 39 % d’erreurs majeures supplémentaires. Et le gain de productivité finit par se retourner contre lui-même.

Une fatigue préexistante à l’IA

Après, il ne faut pas croire que l’IA a inventé la fatigue au travail. Disons qu’elle s’est simplement engouffrée dans un terrain fertile. « Depuis 2020, toutes les données de santé publique en France nous disent que la fatigue s’insère dans tous les recoins de notre vie professionnelle. Il y a une hausse très importante des sollicitations, avec un phénomène de blurring, soit un brouillage cognitif entre notre vie personnelle et notre vie professionnelle, confirme Adrien Chignard. Si je prends l’exemple de mon père, né en 1948, peut-être qu’il rentrait plus tard que moi, mais quand il était à la maison, son patron lui foutait la paix. Alors qu’aujourd’hui, je reçois très régulièrement des messages de mes collègues le soir ou le week-end. »

Une goutte d’eau supplémentaire à des agendas surchargés, des cerveaux épuisés, des vies professionnelles où les temps de récupération ont presque disparu. « C’est un peu facile de dire que c’était mieux avant parce que ça fait longtemps que personne ne dit « ça va, ça roule, tout va bien au boulot » », résume-t-il. Dans ses consultations, le psychologue observe trois formes de fatigue que l’IA vient aggraver.

La première est décisionnelle. Il y a quelques mois encore, un manager pouvait prendre le temps de réfléchir à une décision, dormir dessus, en parler autour de lui, demander des conseils. Aujourd’hui, l’IA lui soumet dix options en trente secondes et plus personne accepte d’attendre plus longtemps.

Surveillance

La deuxième est l’usure compassionnelle. Elle touche ceux dont le cœur de métier se trouve dans la relation à l’autre : le soignant qui écoute, l’enseignant qui s’adapte aux besoins des élèves, le travailleur social qui soutient. Quand l’IA s’intercale dans ces liens, quelque chose se fissure. La distance s’installe, et avec elle, le sentiment de ne plus vraiment pouvoir faire grand-chose pour aider.

La troisième, appelée shame fatigue, soit en français la fatigue de la honte, est peut-être la plus insidieuse. C’est le comptable qui n’ose pas dire qu’il n’a pas encore compris le fonctionnement du dernier outil informatique. L’avocat qui voit ses confrères produire des conclusions en deux heures là où il lui en faut quatre, et qui n’en parle à personne. La honte sourde de se sentir dépassé par une technologie qui n’a pas encore deux ans.

À cela s’ajoute une inquiétude collective : certaines entreprises utilisent désormais l’IA pour surveiller leurs propres salariés. Les conversations des agents de service client sont analysées en temps réel, le vocabulaire, les formules de politesse et le ton employé sont notés. « L’intelligence artificielle enregistre si les gens disent « bonjour, merci, au revoir », comment ils raccrochent », décrit Adrien Chignard. Le résultat, selon lui, d’une « perspective de flicage généralisé qui va encore augmenter la dimension commande et contrôle », à l’opposé de l’autonomie que la recherche en psychologie du travail identifie comme condition première de la santé mentale au travail.

Rentabilité à très court terme

Comme beaucoup de spécialistes de la santé mentale qui alertent depuis plusieurs mois sur les effets cognitifs de l’IA – surcharge attentionnelle, perte de concentration, difficulté à penser en profondeur –, Adrien Chignard redoute par-dessus tout le point de rupture : le burn-out à grande échelle. Et les chiffres commencent à inquiéter. Une étude menée par How Much auprès de 2 615 actifs français, publiée en mai 2026, révèle que 52 % des Français affirment que leur travail ne leur plaît pas.

L’absentéisme et les arrêts maladie de longue durée continuent de progresser, de plus en plus de salariés refusent les postes à responsabilités. Il n’est plus seulement question d’une fatigue individuelle : c’est le rapport au travail qui est encore une fois altéré. « Quand on voit des personnes qui ne veulent plus progresser parce que ça fait trop de choses à traiter, ce n’est pas pour rien, explique le psychologue. Si on continue sans prendre le temps de réfléchir à ce qu’on veut faire du temps dégagé par l’IA, de ce qu’on produit et pourquoi, ça va être rentable à court terme, mais ça va finir par craquer partout et ce sera catastrophique pour la suite. »

Reste aussi une question plus globale que personne n’ose encore poser, peut-être parce qu’elle est trop vertigineuse et douloureuse : « Qu’est-ce qui garantit que les modalités d’appréhension de l’outil que tu développes aujourd’hui seront encore valables dans six mois ? », s’interroge Paul. Le développeur a beau s’acharner parfois jusqu’au petit matin, rien ne lui garantit que tout le temps investi dans ce travail lui sera encore utile demain. C’est peut-être là le vrai visage de l’AI brain fry : pas seulement une fatigue du présent qui passera quand on aura fini par apprivoiser la technologie. Mais l’angoisse plus sourde d’un monde professionnel qui s’emballe si vite qu’il a oublié une chose simple : les humains qui le font tourner ne rebootent pas leur logiciel interne tous les six mois.