« Je ne me sens plus seul » : à Lyon, une résidence unique pour seniors LGBTQIA+
Six mois ont suffi pour transformer la vie de Thierry, 73 ans. Depuis l'automne dernier, ce retraité lyonnais habite rue de Belfort, sur les hauteurs de La Croix-Rousse, dans la toute première résidence pour seniors LGBTQIA+ de France : la Maison de la diversité.
« Ce n'est pas une maison de retraite, insiste Thierry. Ici, on est libre : dans sa vie privée, de recevoir, et de sortir quand on veut. Tout en respectant les vies de chacun et chacune, bien évidemment. » À la différence des Ehpad, la Maison de la diversité n'est pas médicalisée mais respecte tout de même les normes d'accueil des personnes à mobilité réduite. Les résidents, âgés de 55 à 77 ans, peuvent également recevoir des aides à domicile.
Combattre l'isolement des seniors LGBTQIA+
Porté depuis 2021 par l'association Les Audacieuses et les audacieux et la ville de Lyon, ce projet répond à une urgence sociale. Les seniors LGBTQIA+ représentent plus d'un million de personnes en France. Parmi elles, 90% n'ont pas d'enfant, et plus de 65% vivent seuls, contre seulement 15% des hétérosexuels. Ces chiffres révèlent des décennies de discriminations, de ruptures familiales et d'invisibilité forcée.
« Beaucoup de personnes gays, lesbiennes, bi ou trans sont invisibilisées dans les maisons de retraite, remises au placard et victimes d'un double isolement et de discrimination », souligne Thierry. Face à ce constat, il se demandait depuis longtemps comment il allait vieillir. « Maintenant, je me dis que je pourrai rester ici, jusqu'à la fin de ma vie », confie-t-il avec sérénité.
Un habitat participatif innovant
Le bâtiment de la Maison de la diversité comprend quinze appartements privatifs, dont un est réservé à un jeune pour créer du lien intergénérationnel. La moitié des T1 et T2 sont des logements sociaux, l'autre est proposée en loyers intermédiaires, à environ 650 euros pour 42 m². Les cinq niveaux sont desservis par un ascenseur et les coursives extérieures relient les étages.
En plus des logements, plusieurs espaces communs sont à disposition :
- Une cuisine partagée
- Une buanderie
- Un jardin
- Un local à vélo
- Un salon commun
C'est dans ces espaces que se tiennent les soirées films, jeux de société, karaokés, mais aussi les activités proposées par la Maison de la diversité comme les groupes de parole ou la lecture à voix haute. « Et le dimanche soir, il nous arrive de nous mettre sur la terrasse pour des apéros improvisés », raconte Thierry avec un sourire.
« Mes voisins ne sont pas des inconnus qui vivent dans le même immeuble que moi, comme je l'ai vécu pendant quarante-cinq ans à Guillotière. Désormais, mes voisins sont des cohabitants, et pour certains, des amis. Si j'ai besoin, je sais que je peux compter sur eux. »
Cet hiver, quand Thierry était trop malade pour se lever, un cohabitant est allé lui chercher des médicaments. Un groupe de discussion a été créé avec les numéros de chacun et chacune, et des messages circulent pour prévenir d'une absence le week-end ou pendant les vacances, « pour éviter que les autres s'inquiètent de ne voir personne sortir de l'appartement ».
Mais ce n'est pas non plus une colocation géante. « À partir du moment où on franchit la porte de son logement, on a son intimité et on est totalement libre », précise Thierry. Aucune activité n'est obligatoire, mais les ateliers proposés par l'association ou les autres résidents permettent de tisser des liens précieux.
Un « miracle » pour Gisèle
Pour Gisèle, 64 ans, l'arrivée à la Maison de la diversité a été un véritable changement. Cette mère de deux enfants, mariée à un homme pendant vingt-cinq ans, a vécu une trentaine d'années à Villefranche-sur-Saône, à 30 km de Lyon. « C'était une vie en retrait », décrit-elle. Après avoir fait son coming out en 2016, elle emménage seule mais cherche vite autre chose, ne supportant plus la solitude.
Elle découvre alors, « par hasard », ce concept d'habitat participatif. « Quand j'ai découvert le projet, je me suis dit : c'est pour toi. Je savais que j'allais m'y sentir à ma place. Ce que je n'avais jamais senti de toute ma vie. Quand on m'a dit qu'il restait un logement, c'était comme un miracle pour moi. »
Ce que Gisèle retient après quelques mois d'emménagement, c'est « la qualité de vie relationnelle ». Une formule simple pour désigner quelque chose qu'elle n'avait jamais vraiment connu. « Ici, on se parle, on se confie, malgré des sensibilités qui peuvent être différentes », explique-t-elle, même s'il a fallu que chacun réapprenne à vivre en communauté. Une charte de vie commune a été co-construite et des règles pour le nettoyage ou la gestion des espaces communs ont été instaurées.
Gisèle rêve maintenant de voir la maison devenir la « MDDD », la Maison de la diversité et de la démocratie. « Ce serait un lieu qui prend soin de l'humain, un lieu d'hybridation en plus d'être dans l'inclusion, parce qu'il transpire la bonté, la beauté, la chaleur humaine. Il permettrait de créer des liens qui réparent face à nos passés. »
« Être soi à tout âge »
Thierry et Gisèle incarnent, à leur manière, ce que l'association appelle « être soi à tout âge ». Et surtout, ne plus avoir à se cacher pour l'être. Leur amitié témoigne de cette nouvelle liberté : l'an dernier, c'est Thierry qui a fait visiter Lyon à Gisèle, ancienne habitante du Beaujolais. « Il m'a guidée dans le métro. Quelques mois plus tard, quand il a fallu emménager, c'est lui qui m'a accompagnée chez Ikea pour chercher un frigo », raconte Gisèle, encore émue de cette gentillesse.
« C'est la première fois que j'ai une relation aussi intime avec une femme ! », répond Thierry en riant.
Alors quand vient le moment de conclure, Gisèle lâche, simplement en regardant son ami : « J'ai envie de te faire une accolade. » Rue de Belfort, vieillir ressemble à ça : un modèle d'inclusion et de solidarité qui a pour ambition de se répandre. Une dizaine d'habitats similaires sont envisagés en France d'ici dix ans, avec notamment des projets à Strasbourg et Toulouse.



