François Molins : « Je ne pourrai jamais oublier » le 13-Novembre
François Molins : « Je ne pourrai jamais oublier » le 13-Novembre

François Molins, procureur de Paris le 13 novembre 2015 et auteur du livre « Au nom du peuple français », revient sur la pire vague d’attentats qu’a connue la France. Dans un entretien, il décrit la découverte des scènes de massacre, le déroulement des opérations et les leçons tirées.

La soirée du 13 novembre 2015 : l’alerte et la découverte

Le 13 novembre 2015, à 21 h 25, François Molins est alerté chez lui par le chef de la police parisienne d’un attentat au Stade de France. Il appelle la cheffe de la section antiterroriste et le directeur de la DGSI, mais ils n’ont pas plus d’informations. En allumant la télévision vers 21 h 45, il voit des bandeaux annonçant des fusillades sur les terrasses de café du XIe arrondissement. « Depuis des mois, les services de renseignement nous disent que quelque chose de très important va nous tomber dessus, mais on ne sait pas quand, ni comment, ni où », confie-t-il. Il fait immédiatement le lien et se rend sur place.

Sur les terrasses des cafés, le spectacle est « dantesque » : des corps fauchés, de nombreux morts. Il se rend à la Bonne Bière, au Cosa Nostra, puis au Carillon, où une serveuse décrit une voiture noire qui s’arrête, trois individus habillés de sombre qui sortent et tirent au fusil d’assaut. « L’horreur absolue », résume-t-il.

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L’assaut du Bataclan et la coordination des forces

Prévenu d’une prise d’otage en cours au Bataclan, Molins rejoint le PC installé dans un bar. Un commissaire de la BAC et son chauffeur sont intervenus, neutralisant un terroriste, tandis que les otages sont reflués au premier étage. Des militaires de l’opération Sentinelle sont présents mais n’interviennent pas. Molins explique : « Parce que ce n’est pas leur travail. Nous ne sommes pas au Far West. Ce sont des opérations qui se préparent et sont menées par des équipes spécialisées. »

Avec le préfet de police Michel Cadot, la BRI présente un plan d’assaut d’urgence. Vers minuit, le chef de la BRI indique qu’il faut faire vite car les terroristes sont extrêmement énervés et aucune négociation n’est possible, leurs revendications (l’arrêt des bombardements en Syrie) étant inacceptables. Le plan est validé. Après la libération des otages et la mort des terroristes, Molins entre à trois reprises dans la salle. « Je pense que je n’arrive pas à réaliser, à croire à ce que je vois, ces dizaines de corps les uns sur les autres dans la fosse. C’est épouvantable. »

Ce qui le marque le plus : des odeurs de sang et des images, notamment la tête d’une dame d’une quarantaine d’années, coupe au carré, reposant sur un sac à main contenant un téléphone portable qui sonne sans cesse.

L’enquête et la traque des terroristes

L’enquête oriente rapidement vers la région bruxelloise. On retrouve un téléphone Samsung dans une poubelle devant le Bataclan, et on triangule : il a activé la même cellule téléphonique belge qu’un appel passé au Stade de France. La Polo retrouvée devant le Bataclan a été louée en Belgique. Pendant la nuit, les contacts avec les policiers et magistrats belges sont nourris. Samedi après-midi, la juge d’instruction belge décerne un mandat d’arrêt contre Salah Abdeslam.

Cependant, Abdeslam parvient à passer entre les mailles du filet. Il appelle deux amis belges qui viennent le récupérer dans la nuit de vendredi à samedi dans le sud de Paris. Ils sont contrôlés vers 9 h du matin près de la frontière belge, mais à ce moment-là, il n’est pas encore recherché. Il regagne Bruxelles sans être inquiété.

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Les deux autres terroristes en fuite, Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh, sont localisés grâce à une dénonciation. Une dame, Sonia (prénom d’emprunt), appelle la police le lundi pour signaler qu’elle héberge Hasna Aït Boulahcen, qui a apporté de l’aide à son cousin en difficulté en lien avec les attentats. Sonia les a accompagnés près d’une casse auto à Aubervilliers et a vu deux hommes sortir d’un buisson, dont le fameux cousin. On réalise qu’il s’agit d’Abaaoud. Hasna les cache dans un appartement à Saint-Denis. Le Raid est activé. Dans la nuit de mardi à mercredi, les policiers tentent de faire sauter la porte à l’explosif sans succès, puis saturent l’espace avec plus de 1 500 munitions. Chakib Akrouh active son gilet explosif, son corps est coupé en deux, Abaaoud est tué par l’explosion, polycriblé. Le plancher s’effondre, Hasna Aït Boulahcen tombe et meurt asphyxiée sous les gravats.

L’arrestation de Salah Abdeslam et les attentats de Bruxelles

Salah Abdeslam est arrêté à Molenbeek-Saint-Jean le 18 mars 2016 : ses empreintes ont été retrouvées dans une cache, il s’est enfui, mais des paquets de nourriture trahissent sa présence dans un autre logement où la police belge l’interpelle. Les derniers terroristes, se sachant rapidement identifiés, décident de brûler leurs dernières cartouches en commettant le 22 mars l’attentat de l’aéroport et du métro de Bruxelles. Selon Molins, ils voulaient probablement frapper de nouveau en France, à l’occasion de compétitions de football.

La communication du procureur : transparence et nécessité

François Molins défend dans ses mémoires le principe d’une communication neutre, objective et précise. « C’est une marque de transparence. Cet attentat a semé le chaos dans la société, il fallait mettre des mots, la parole du procureur est une balise pour comprendre ce qui se passe et réaliser que l’État fait le nécessaire. » Il a compris cela depuis l’affaire Merah, mais avec le 13 novembre, on bascule dans une autre dimension : « la tuerie de masse, quelque chose qu’on n’avait jamais connu. »

L’évolution de la menace terroriste

La menace de commandos projetés a baissé en intensité, les organisations terroristes n’ayant plus les mêmes moyens. Mais il existe désormais les attentats téléguidés, notamment par l’État islamique du Khorassan, qui a un gros pouvoir de nuisance et peut frapper à l’étranger en activant des membres de sa communauté. Il y a aussi le terrorisme inspiré : des individus adhérant à l’idéologie de Daech ou d’Al-Qaïda passent à l’acte, comme dans les affaires Samuel Paty et Dominique Bernard. « C’est une menace extrêmement dure à gérer parce que c’est un passage à l’acte individuel, c’est un véritable enjeu aujourd’hui », souligne Molins.

Les enseignements tirés

Les attentats de 2015-2016 ont suscité des prises de conscience importantes. La réponse judiciaire a été revue dans sa globalité, les services de renseignement travaillent différemment, et il y a beaucoup plus de proximité et de continuité entre le renseignement, la PJ et le parquet.

Le poids des images

François Molins a été confronté à la pire vague d’attentats : dix mois plus tôt, il pénétrait dans la rédaction de Charlie Hebdo après l’attaque des frères Kouachi, puis il a été mobilisé sur l’attentat de Nice. A-t-il reçu une aide psychologique ? « Je suis allé voir un psychologue, comme mes collègues, après le Bataclan. Il m’a rassuré en me disant que j’allais bien et je n’ai pas d’accompagnement aujourd’hui. Beaucoup de gens ont beaucoup plus souffert que moi. Moi, je suis un acteur qui a vu des choses que je ne pourrai jamais oublier. Ce sont des images qui sont toujours extrêmement présentes. »