Chaque vendredi, l’angoissant rituel se répétait au cabinet Pierrat & Associés. Une épreuve pour les jeunes avocats et les assistantes qui devaient lui présenter leur « liste » : mails envoyés, coups de téléphone passés, actes rédigés. Avocat depuis 1997, romancier, essayiste et collectionneur d’art, Emmanuel Pierrat la disséquait, annotait, puis convoquait tout le monde. « Il présidait en chaussettes sur le canapé, hurlait, dénigrait le travail, humiliait devant les autres », a expliqué Thomas*, son collaborateur de septembre 2016 à août 2017, aux policiers de la Brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRDP).
Un cérémonial traumatisant
Ce rituel trahissait le tempérament « tyrannique », « caractériel », « capricieux » et « colérique » de celui qui a défendu Gabriel Matzneff, Claude Lévêque ou Denis Baupin. Trente-six anciens membres du cabinet ont été entendus par les enquêteurs. Tous, ou presque, ont décrit le même climat : peur permanente, absence de formation, pression du résultat. Cinq d’entre eux ont porté plainte en 2024 contre Emmanuel Pierrat. Ces dénonciations conduisent aujourd’hui le célèbre avocat au tribunal judiciaire de Paris. Il est jugé à partir de jeudi devant la 31e chambre correctionnelle pour harcèlement moral, aux côtés de son ancienne associée, Sophie Viaris de Lesegno.
« Torse nu » et les pieds sur la table
Émilie, collaboratrice de mars 2020 à mai 2021, a décrit une « ambiance lourde et anxiogène ». « Il pouvait convoquer plusieurs personnes à la fois pour s’en prendre à une seule, afin que cela serve d’exemple. » Elle a dû consulter un psychiatre qui a diagnostiqué un burn-out. Claire*, l’assistante personnelle d’Emmanuel Pierrat d’octobre 2015 à octobre 2017, a raconté avoir été reçue « torse nu » dans son bureau, alors qu’il posait ses pieds déchaussés sur la table. « La porte de son bureau a été changée quatre fois tant il la faisait claquer », a-t-elle ajouté. « Il m’a jeté un cintre dessus. Un jour il m’a balancé une assiette à la figure. » Elle a perdu 20 kg et vu des collaborateurs « s’uriner dessus de peur de manquer un appel » de sa part.
Sous cette surcharge de travail et ces intimidations quotidiennes, beaucoup fondaient régulièrement en larmes. Ce stress permanent entraînait un turn-over massif : une quinzaine de collaborateurs ont quitté le cabinet en deux ans. Certains ont abandonné le métier d’avocat, « dégoûtés ». D’autres ont fait des dépressions ou des variations de poids importantes. Une collaboratrice a même fait une tentative de suicide au sein même du cabinet. L’expertise psychologique des cinq plaignants a retenu pour chacun 8 à 10 jours d’incapacité totale de travail (ITT).
« Management agressif, anxiogène »
Placé en garde à vue le 29 avril 2025, Emmanuel Pierrat n’a pas reconnu les faits. Il a invoqué la « pression » d’un cabinet en difficulté, qu’il gérait seul et à distance, tout en cumulant des mandats au conseil de l’Ordre et au conseil national des barreaux. Il s’est contenté de reconnaître « une communication maladroite et expéditive ». Cette ligne de défense se heurte pourtant aux conclusions de l’enquête disciplinaire de l’ordre des avocats, ouverte début 2021 après des plaintes de collaborateurs et un article de Libération. Elle avait conclu à un « mode de management agressif, anxiogène et humiliant » entraînant « la détérioration, parfois grave, de la santé » des collaborateurs. Le conseil de discipline avait prononcé neuf mois d’interdiction dont sept avec sursis en juillet 2022. En appel, la cour a alourdi la peine à 18 mois dont six avec sursis en mars 2023, relevant « l’absence préoccupante de prise de conscience » d’Emmanuel Pierrat.
Contacté par 20 Minutes, l’avocat n’a pas répondu à nos sollicitations. Au cours de l’instruction, il s’était toutefois défendu en contestant « avec la plus grande fermeté » l’ensemble de ces accusations.
« C’était l’enfer cette femme »
Entendue en audition libre, Sophie Viaris de Lesegno a admis le caractère « colérique » de son associé. Elle s’est présentée comme celle qui « apaisait les tensions » au cabinet. Pourtant, le parquet l’a aussi renvoyée devant le tribunal pour complicité. Plusieurs témoins l’ont décrite comme ayant « entretenu le système ». « C’était l’enfer cette femme », a lâché l’une des plaignantes aux policiers. Une autre a parlé de « l’histoire de la victime devenue bourreau ». « Elle a tout vu, tout entendu », « elle ne s’est jamais opposée à lui », « elle aussi à sa manière harcelait ».
Le procès doit se tenir jusqu’au 29 mai. Emmanuel Pierrat encourt jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30.000 euros d’amende.



