Où s’arrête la délinquance régionale et où commence le grand banditisme national ?
Il a fallu rien moins que la Cour de cassation pour trancher cette question, dans un arrêt daté du 20 janvier 2026. Un litige opposait le parquet national anticriminalité organisée (PNACO) et la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille dans une affaire impliquant la DZ Mafia, considérée comme la plus importante organisation criminelle opérant sur le territoire national. Une guerre de service prévisible, qui dissimule toutefois une difficulté plus profonde : celle de faire collaborer des institutions aux cultures et aux périmètres d’action distincts.
La décision de la Cour de cassation
Saisis sur le fondement de l’article 706-74-3 du code de procédure pénale, les juges de la chambre criminelle ont confirmé la compétence du parquet marseillais pour poursuivre les investigations dans le cadre d’une vaste enquête de blanchiment aggravé impliquant des membres de la DZ Mafia sur l’ensemble du territoire national, ainsi qu’en Italie. Cette opération, conduite par la Gendarmerie nationale en collaboration avec la Guardia di Finanza italienne, avait permis la saisie de 55 lingots d’or et 2,4 millions d’euros en espèces, en septembre 2025.
Absence de clairvoyance du politique
Le PNACO revendiquait le dessaisissement de la juridiction marseillaise à son profit en raison de la complexité et de l’envergure internationale de l’affaire ; des arguments que la chambre criminelle de la Cour de cassation n’a pas retenus. À y regarder de plus près, cette affaire en dit long sur l’absence de clairvoyance du pouvoir politique, face à une évolution rapide et inquiétante de la délinquance vers la criminalité organisée.
En effet, la circulaire du 17 décembre 2019 fixait déjà un cadre aujourd’hui dépassé pour les relations entre la JUNALCO, ancêtre du PNACO, et les JIRS, en réservant à la première les « objectifs d’envergure nationale et/ou internationale » et aux secondes les objectifs d’intérêt plus régional. Le PNACO s’appuyait essentiellement, pour ce faire, sur les offices centraux, forts de leurs moyens et de leur expertise sectorielle.
Mais depuis plusieurs années, les juges des JIRS — comme ceux de Marseille — ont acquis une compétence qui dépasse largement les cibles « régionales » qui leur étaient initialement assignées. C’est la conséquence directe d’une mutation rapide de la délinquance, qui contraint les magistrats à se spécialiser pour engager des investigations d’une complexité croissante, bien au-delà de leur zone d’intervention traditionnelle.
Un conflit peut en cacher un autre
À cette tension entre juridictions s’en ajoute une autre, moins visible mais tout aussi réelle, au sein même des services d’enquêtes : des investigations très complexes, qui relevaient auparavant exclusivement des offices centraux, peuvent désormais être conduites par les sections et brigades de recherche de la Gendarmerie nationale, appuyées par son unité nationale de police judiciaire. Le fait que le parquet de Marseille ait confié aux gendarmes le soin de démanteler la DZ Mafia - opération au cours de laquelle 26 personnes ont été mises en examen - n’est dès lors pas anodin. Le procureur de la République a justifié son action par l’ancrage marseillais de l’organisation, tout en reconnaissant dans le même temps son envergure nationale et sa complexité ; contradiction révélatrice d’un embarras institutionnel que l’arrêt du 20 janvier n’a fait que rendre public.
Un État bousculé
On peut légitimement s’interroger sur la cohérence de la stratégie judiciaire lorsque les investigations sur la DZ Mafia sont conduites par des juges marseillais, tandis que l’assassinat de Mehdi Kessaci, frère d’Amine Kessaci, figure de la lutte citoyenne contre le narcotrafic, relève, lui, du PNACO, alors même que les commanditaires présumés sembleraient graviter au sein de la DZ Mafia à Marseille.
Les fuites survenues dans les investigations sur l’assassinat de Mehdi Kessaci n’ont fait qu’exacerber des tensions déjà vives entre juges et enquêteurs.
L’État semble perturbé, malgré des succès indéniables, par une délinquance qui évolue à une vitesse inquiétante, comme l’a illustré la montée en puissance aussi soudaine que brutale de Mohamed Amra, auteur d’une spectaculaire évasion il y a tout juste deux ans, ayant coûté la vie à deux agents de l’administration pénitentiaire. L’État est mis à rude épreuve au moment même où le narcotrafic fait chaque semaine de nouvelles victimes, de plus en plus jeunes. Il apparaît dès lors indispensable de repenser en profondeur la coordination entre services, afin de mieux déployer des moyens de plus en plus contraints dans une guerre contre la grande criminalité organisée qui, elle, ne montre aucun signe d’essoufflement.
Driss Aït Youssef est directeur en droit public et spécialiste des questions de sécurité.



