August Diehl : plongée dans les zones grises de l'histoire au cinéma
August Diehl : les zones grises de l'histoire au cinéma

Avec sa mâchoire prononcée et son regard perçant, August Diehl, le grand acteur de théâtre allemand révélé au cinéma par Quentin Tarantino dans Inglourious Basterds et Terrence Malick dans Une vie cachée, possède un visage taillé pour le noir et blanc. C'est ce que l'on constate en le découvrant dans la scène d'ouverture du magistral Fatherland, le film que Pawel Pawlikowski, réalisateur de Cold War, présente en compétition au Festival de Cannes.

Dans ce récit du voyage que Thomas Mann, interprété par Hanns Zischler, effectue en Allemagne en 1949 après un long exil américain, Diehl incarne Klaus Mann, figure maudite des lettres allemandes. Écrivain surdoué accablé par la célébrité de son père, fusionnel avec sa jumelle Erika, jouée par Sandra Hüller vue dans Anatomie d'une chute et La Zone d'intérêt, il est fatigué de tout : de la politique, de l'écriture et même de la vie.

À Cannes, ville où le véritable Klaus Mann est mort d'une overdose de somnifères à seulement 43 ans, le comédien s'épanche. Il partage son regard sur ce rôle, sur ces années 1940 qu'il ne cesse de revivre au cinéma, ses réflexions sur la place de l'art face à la politique et ses souvenirs du tournage des Rayons et les Ombres, le film de Xavier Giannoli où il incarne Otto Abetz face à Jean Dujardin dans le rôle de Jean Luchaire.

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Un personnage essentiel mais discret

Le Point : Klaus Mann est un personnage essentiel dans Fatherland mais il a peu de temps de présence à l'écran. Pourquoi avoir accepté le rôle ?

August Diehl : Quand j'avais 18-20 ans, j'étais obsédé par la famille Mann et j'ai lu tout ce que je pouvais. J'ai été notamment marqué par l'un de ses romans, Point de rencontre à l'infini, une histoire d'amour d'une grande beauté même si elle est infiniment triste. Ce qui m'impressionne chez lui, c'est qu'il ait développé un tout autre style que son père. Je ressens beaucoup d'empathie pour lui, la difficulté d'être le fils d'un homme si préoccupé par son œuvre, par sa propre importance. Mais quand Pawel Pawlikowski m'a proposé ce rôle, cela faisait bien longtemps que je n'avais rien lu de lui.

Vous avez une scène pour le faire véritablement exister dans le film. Comment l'avez-vous approchée ?

Dans cette scène, il est au téléphone avec sa sœur Erika, qu'il aime plus que tout au monde. Sandra Hüller, qui l'interprète, était vraiment au téléphone avec moi depuis l'Allemagne. Elle promenait son chien, je crois ! Et moi j'étais sur le plateau en Pologne. Cela m'a aidé de lui donner vraiment la réplique. D'autant que Sandra et moi avons étudié ensemble, nous sommes de vieux camarades, même si c'est notre premier film commun.

C'est une scène où l'on perçoit toute la vision du monde de Klaus Mann. Il parle comme il écrit, avec un mélange de dégoût et de fascination par rapport aux autres, à la vie en général, mais on sent qu'il n'y croit plus. Il a même perdu son rapport à l'allemand, il rejette cette langue qui lui fait horreur à cause des nazis. Or que devient un écrivain sans sa langue ?

L'art face à l'horreur

Le film pose justement la question de ce que peut l'art face à l'horreur du monde. Entre Thomas Mann qui en attend le salut et Klaus qui n'y croit plus comme vous le dites, où vous situez-vous ?

Je crois que nous devons absolument garder vivant notre amour de l'art, de la littérature. Nous sommes dans un monde dangereux, où la création humaine paraît plus fragile qu'avant, à cause de l'IA par exemple, mais le besoin que nous avons tous de réfléchir à notre condition humaine par le biais de l'art reste vital.

Vos rôles au cinéma – des nazis dans Inglourious Basterds, La Disparition de Josef Mengele ou encore tout récemment Les Rayons et les Ombres, des opposants au nazisme dans A Hidden Life et Fatherland – vous ramènent toujours aux années 1940. Pourquoi ?

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Ça n'a rien d'une démarche consciente ou délibérée. Je cherche sans doute à comprendre quelque chose de ce qui nous arrive aujourd'hui. C'est le temps de nos grands-parents, la période où se trouvent les racines de notre présent. Les problèmes que nous avons aujourd'hui – la situation entre Israël et Gaza, l'Ukraine et la Russie notamment – y trouvent leurs origines historiques.

Cela a aussi à voir avec le fait d'être allemand. Le rôle de l'Allemagne dans l'histoire a été si terrible que cela vous amène à vous interroger, à questionner ce que vous auriez fait vous-même, à vous dire : quand est-ce que ça a mal tourné, pourquoi ? Aurait-on pu éviter ça ? C'est vertigineux.

Les zones grises d'Otto Abetz

Est-ce ce questionnement qui vous a amené au rôle d'Otto Abetz dans Les Rayons et les Ombres ?

Ce n'est pas tellement le fait qu'il soit nazi qui m'a intéressé. Mais cette trajectoire d'un pacifiste qui en vient à se trahir lui-même et à se corrompre de la façon la plus abjecte. Ce cheminement est passionnant. Au départ, Otto Abetz était très à gauche, il tenait à l'amitié franco-allemande plus qu'à toute autre chose, son mot d'ordre était : « plus jamais ça ! ». J'ai lu énormément pour préparer le rôle et quelque chose en particulier m'a frappé.

Dans son journal intime, Abetz écrit : « Heureusement que c'est moi qui ai ce poste d'ambassadeur de l'Allemagne nazie à Paris et non quelqu'un de mauvais, de dangereux ». Là, j'ai senti la bascule. Il se croit au-dessus du lot, il pense qu'il ne peut pas commettre d'acte mauvais. Et bien sûr il se trompe du tout au tout. Ces zones grises de l'Histoire me passionnent.

Au fond, Otto Abetz est l'exact opposé de votre personnage de A Hidden Life

Exactement ! Franz Jägerstätter est aujourd'hui considéré comme un héros parce qu'il s'est opposé aux nazis, il a tenu bon comme objecteur de conscience jusqu'à être exécuté. Mais à l'époque, si on se remet dans le contexte, ce n'était pas si simple. Sa famille devait le trouver bien entêté, bien insensible, de les mettre ainsi en danger. Tout le monde pense : j'aurais été résistant. Mais être résistant, c'est compliqué. Il est bien plus commun de vouloir maintenir une vie normale, de trouver des arrangements pour préserver sa tranquillité. C'est ce que fait Otto Abetz un temps et cela l'amène à basculer complètement dans l'horreur.

Souvenirs de tournage et exil

Quel souvenir gardez-vous du tournage du film de Xavier Giannoli ?

Celui d'un enthousiasme contagieux. Nous étions tous portés par sa vision, par son souci de raconter ces mille nuances de gris qui sont tellement passionnantes à explorer. Et il y avait la relation d'amitié très forte, comme une histoire d'amour, avec Jean Luchaire et sa fille Corinne. Après tant de temps passé ensemble, j'ai une grande admiration pour Jean Dujardin, son remarquable talent d'acteur mais aussi son intelligence, sa gentillesse.

Vous êtes également proche de Kirill Serebrennikov qui vous a mis en scène au cinéma et au théâtre…

C'est passionnant de travailler avec Kirill et son entourage de Russes qui sont partis de leur pays à cause de la guerre en Ukraine. Je pense à tous les Allemands qui avaient fui le nazisme, notamment en partant pour les États-Unis, et qui ont tellement influencé la culture américaine. Il se passe la même chose avec ces exilés russes en Allemagne. Ce sont des gens très doués. Et ce n'est pas facile pour eux : leur patrie leur manque. Cela nous ramène à Fatherland où la notion de patrie, de maison est si importante. Klaus Mann ne se sentait plus chez lui nulle part. Et il en souffrait terriblement.