Affaire Robert Boulin : la course contre la montre avant la disparition des derniers témoins
Alors que la justice s'apprête à transférer l'enquête sur la mort de Robert Boulin au pôle national des cold cases de Nanterre, sa fille Fabienne Boulin lance un appel pressant pour accélérer les procédures. Elle craint que les derniers témoins et éléments de preuve ne disparaissent avant que la vérité n'éclate sur cette affaire qui empoisonne la vie politique française depuis quarante-sept ans.
Un transfert vers les cold cases, « la dernière chance »
Quelques jours après l'annonce du probable transfert de l'information judiciaire, Fabienne Boulin s'est exprimée ce mardi 21 avril devant la presse, au cabinet de son avocat Me Didier Seban. « Je ne suis pas seulement la fille de Robert Boulin, je suis aussi une citoyenne. En bonne gaulliste, je ne veux pas que la justice française soit disqualifiée par une affaire aussi catastrophique », a-t-elle déclaré avec une colère mêlée d'optimisme.
Le pôle cold cases et ses magistrats spécialisés constituent selon elle « la dernière chance » de résoudre cette énigme. Robert Boulin, ancien ministre du Travail et député-maire de Libourne, a été retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet le 30 octobre 1979. L'enquête initiale avait conclu à un suicide, une version que sa famille n'a jamais acceptée.
Une enquête initiale entachée d'erreurs
La première enquête, marquée par des oublis et des « multiples errements » selon la famille, n'a jamais convaincu. Fabienne Boulin se bat inlassablement pour faire reconnaître que son père n'est pas mort par suicide, mais aurait été assassiné alors qu'il s'apprêtait à répondre aux mises en cause dont il faisait l'objet.
Une nouvelle information judiciaire ouverte en 2015 à Versailles pour « séquestration suivie de mort ou d'assassinat » avait peu avancé jusqu'à l'arrivée en 2024 d'un témoin mettant en cause le Service d'action civique (SAC), la police parallèle gaulliste très puissante à l'époque. Malheureusement, ce témoin est décédé il y a quelques jours, soulignant l'urgence de la situation.
Les demandes pressantes de la partie civile
« On est dans une course-poursuite contre le temps, car les derniers témoins meurent et les derniers éléments sont de nature à être perdus. Il faut que le dossier soit résolu dans les dix-huit mois », insiste Me Didier Seban, appelant l'autorité judiciaire à accélérer la procédure de transfert qui peut prendre plusieurs mois.
Les attentes de la partie civile sont multiples :
- Entendre des témoins qui se sont manifestés, dont Jean-Louis Rizza, ancien truand niçois qui a indiqué dans un livre avoir eu connaissance d'un contrat placé sur la tête de Robert Boulin
- Obtenir le déclassement des archives de l'État, notamment des Renseignements généraux et du ministère de l'Intérieur
- Réaliser une nouvelle autopsie avec les techniques modernes de médecine légale
L'appel solennel à Emmanuel Macron
« Il est inconcevable que la justice ne dispose pas encore des archives de l'État. Je lance un appel solennel à Emmanuel Macron », déclare Me Seban. La famille demande également au président de la République d'appuyer une nouvelle demande auprès des autorités américaines pour obtenir le dossier complet que détiendrait la CIA sur cette affaire.
Fabienne Boulin raconte : « J'ai fait une demande en 2016. On m'a répondu que cette archive existait. Mais on m'a envoyé quelques feuilles quasiment vides, tout avait été expurgé. » Son avocat ajoute : « On peut espérer que la crainte qu'avait la CIA de gêner le fonctionnement des institutions françaises sera levée. »
Les espoirs de nouvelles expertises
La première autopsie, jugée bâclée, avait même fait l'impasse sur un examen du crâne du ministre. Une seconde en 1983 avait révélé des fractures sur le visage de Robert Boulin, mais aussi la disparition de scellés essentiels, dont les poumons du ministre. « On est encore incapable de dire si mon père s'est noyé », souligne Fabienne Boulin.
Me Seban explique qu'en médecine légale moderne, de nouvelles expertises pourraient apporter des éléments déterminants : « On sait aujourd'hui que les microalgues qui permettent de déterminer si une personne est morte de noyade migrent dans les ossements. On peut voir aujourd'hui des choses qu'on ne voyait pas hier ou qu'on ne voulait pas voir. »
Un homme qui gênait beaucoup de monde
Si l'hypothèse d'une mort provoquée par des tiers se confirmait, les magistrats devraient rechercher d'éventuels commanditaires. Fabienne Boulin assure : « Par sa personnalité, la capacité qu'il aurait eue à peut-être faire gagner Giscard, par sa volonté d'incarner une troisième voie contre l'ultracapitalisme, il gênait beaucoup de monde. »
Elle conclut en reprenant les mots de son père : « Mon père me disait toujours : il ne faut pas laisser les salauds gagner. » Quarante-sept ans après sa mort, la bataille pour la vérité sur Robert Boulin entre dans une phase cruciale, avec l'espoir que le pôle cold cases pourra enfin répondre aux nombreuses questions qui entourent cette affaire emblématique.



