Reportage au cœur du 116 000, le numéro des enfants disparus
Elle a « filé », s’étrangle le père. Par moments, sa voix tremblote au téléphone, monte dans les aigus, trahissant sa vive émotion lorsqu’il évoque Léa (le prénom a été changé), sa fille de 16 ans, lycéenne « blonde aux yeux bleus » avec une forte tendance à être « hypersexualisée », explique-t-il. Léa s’est échappée de la maison la veille dans le sud de Paris et depuis, pour son père, tout s’est arrêté. Il lui avait interdit de sortir. « Elle a de mauvaises fréquentations depuis des mois. »
« Votre fille a fugué, donc ? Ou peut-être est-elle avec des personnes qui la maintiennent cachée ? » le relance au bout du fil Samia, l’éducatrice chargée du dossier au 116 000, le numéro des enfants disparus dans son bureau de Malakoff (Hauts-de-Seine), coordonné et géré par Droit d’enfance.
Ces derniers mois, grâce à la géolocalisation du portable de sa fille, le père avait récupéré Léa, la nuit, sur des parkings, « dans des voitures à côté de mecs ». Vitry, Orly, La Courneuve, Puteaux… La carte de l’Île-de-France à elle toute seule. Cette fois, silence radio. Son portable est resté à la maison.
« Jamais un simple caprice d’adolescent »
Chaque jour, éducateurs, juristes et psychologues reçoivent 112 appels de la sorte. En 2025, d’après le rapport annuel révélé à l’occasion de la Journée internationale des enfants disparus, ce 25 mai, les signalements ont augmenté de 6 %, venant interrompre une baisse continue depuis 2021 et liée au Covid. Les dossiers concernant des fugues (+ 37 %) d’adolescents ou des disparitions inquiétantes (+ 17 %) progressent dans un contexte où l’exploitation sexuelle et les pratiques de prostitution sont également en augmentation chez les jeunes filles.
« Une fugue n’est jamais un simple caprice d’adolescent. Elle n’est jamais anodine mais peut au contraire révéler une souffrance profonde, une mise en danger ou l’influence d’un tiers », martèle Sarah El Haïry, la Haut-Commissaire à l’enfance, en visite dans les lieux, qui appelle à mieux faire connaître ce numéro.
Au 116 000 (numéro gratuit accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7), on pare à l’urgence mais, sur le long terme, année après année, on écoute les parents, on les conseille, on les soutient, on les oriente vers d’autres services ou vers des groupes de parole. « Parfois, ils appellent aussi pour débriefer les avancées de l’enquête. On est un lieu de ressources pour toute la famille élargie, que ce soit les parents, les oncles, les tantes, les grands-parents », résume Marion Cinalli, la directrice générale.
L'urgence d'un père éploré
L’urgence, c’est ce père éploré qui a appelé du sud de la France la veille en catastrophe, sans trace de ses deux jeunes enfants de 3 et 6 ans, et de son ex-compagne. Après un premier appel où il est pris en charge, il apprend que son ex est partie dans le Nord voir son père avec les petits. « Elle fait du chantage », déplore l’homme au téléphone.
Wiem, la juriste qui l’accompagne, lui conseille « de ne pas envenimer le conflit » et de prendre une avocate. « Merci en tout cas, vous me donnez envie de me battre pour mes filles », assure l’homme dont la voix se brise soudain. « Elles me manquent tellement, si vous saviez. C’est trop dur… » Les enlèvements parentaux, dont près de la moitié concerne un départ vers l’étranger, sont les seuls à avoir régressé l’année dernière d’après le rapport du 116 000 avec 618 signalements, soit une baisse de 7 %. Mais parfois, dans ces cas-là, les parents mettent des semaines avant d’oser signaler la disparition de leurs enfants.
Reconnaître des « signaux faibles »
Ce qui inquiète, aujourd’hui, c’est aussi le rajeunissement des mineurs qui fuient de la maison, tombent parfois dans des relations d’emprise. Jamais les disparitions inquiétantes n’ont concerné autant de moins de 15 ans. « Parfois, les parents peuvent commettre des erreurs mais quel que soit leur niveau de vie, c’est étonnant de voir à quel point ils sont pleins de ressources », remarque aussi Samia.
Elle vient de raccrocher avec une mère dont la fille de 17 ans, atteinte de troubles psychologiques, est partie en vadrouille avec son « copain ». Impossible de savoir précisément où ils se trouvent. Officiellement, c’est une fugue. Samia se prend la tête entre les mains. « C’est contre-productif de mettre un avis de recherche, là », avise-t-elle. La mère en est bien consciente.
Parfois, il faut reconnaître des « signaux faibles », avise aussi l’éducatrice. Prévenir les disparitions. Bien communiquer avec ses enfants dès le plus jeune âge, leur donner des points de rendez-vous dans les lieux publics. Un autre conseil consiste à expliquer aux parents qu’il ne sert à rien d’attendre 24 ou 48 heures avant de déclarer une fugue à la police. Des retards d’autant plus regrettables, explique-t-on au 116 000, que « les premières heures sont cruciales pour retrouver un enfant ».



