Le cri déchire le brouhaha des badauds qui assistent, hagards, au déploiement conséquent des forces de l’ordre place des Amaryllis aux Moulins. La fille de l’une des victimes mortellement touchée, Ahmed, 57 ans, ne contient ni ses larmes, ni ses cris. Elle supplie les forces de l’ordre – qui tiennent fermement le cordon de sécurité — de la laisser passer. Quelques mètres plus loin, une autre famille éplorée est présente. Deux jeunes garçons enserrent leur maman et pleurent à chaudes larmes la mort de leur papa Adilson (39 ans). Les deux familles sont autorisées à pénétrer dans le périmètre bouclé par des rubans de balisage et des policiers fortement armés.
« Il a tiré sur tout le monde et après il est parti »
Claudia, amie de la famille d’Adilson, raconte le drame qui s’est noué hier. « Un jeune homme qui est venu en trottinette a tiré sur tout le monde et après il est parti. » Dans un mouvement de panique absolu, les passants blessés et terrorisés ont tenté de se réfugier dans l’épicerie et la boulangerie avoisinantes. Parmi eux se trouvaient Adilson et Ahmed, qui ne survivront pas à cette attaque.
« Ce sont des gens sans histoire, des travailleurs, ce sont des pères de famille »
Adilson, « l’éducateur au grand cœur », que tout le monde surnommait Zou, avait 39 ans. Il laisse derrière lui une femme et trois enfants, dont deux jeunes garçons d’environ 8 et 10 ans, et un plus grand scolarisé au collège. Il était très investi dans le quartier. Entraîneur de football pour les garçons de 10 à 11 ans dans le club de l’A.S. des Moulins, Adilson « était très gentil, très serviable. Toujours le sourire, pas de problème », témoigne un membre de la famille qui a tenu à rester anonyme. Une douleur vive et partagée par Edwina, mère de famille dont le fils de 10 ans était entraîné par le défunt : « C’était un très bon garçon, éducateur, respectueux pour tout le monde ici au quartier. Tout le monde le connaît. C’est pour ça que ça fait mal, beaucoup de mal. »
Ahmed était lui âgé de 57 ans. Père de quatre enfants, il vivait dans le quartier depuis près de 40 ans. Décrit par ses proches « comme un travailleur aux métiers multiples », il avait notamment exercé à Carros. Récemment, il officiait dans le social. « C’était un brave garçon », confie le mari de la cousine d’Ahmed. « Il est connu dans tout le quartier depuis une quarantaine d’années. Il a poussé entre ici, Carros et Saint-Martin-du-Var. » Et fataliste, le mari de la cousine lâche : « C’est dommage, il laisse des enfants le pauvre et en plus certains sont en bas âge. »
Au-delà du deuil, la colère gronde
Le mari de la cousine d’Ahmed se dit « profondément révolté » : « L’État nous envoie des surveillants un peu la nuit, et après il les retire. On est nus ici. Ils viennent faire leur business. On est abandonnés. » Une proche des deux pères de famille résume le choc de tout un quartier : « Ce sont des gens sans histoire, ce sont des travailleurs, ce sont des pères de famille. » Elle soupire, puis reprend : « Je n’ai pas les mots. Venir de tuer des innocents… Franchement, je n’ai pas les mots. »
Les habitants entre deuil, colère et terreur
« On est en Irak, on est où là ? » Les habitants des Moulins sont en colère face à cette insécurité chronique liée au trafic de stupéfiants. Car le danger guette à chaque coin de rue. Une habitante de 59 ans, résidant ici depuis 25 ans, résume l’angoisse quotidienne : « On peut passer à n’importe quel moment et passer à travers des balles. Les points de deal, ils sont toujours là. »
« Ils nous prennent pour des cons. » Les habitants expriment une vive exaspération à l’égard des politiques. Une mère de famille fustige directement le coût et l’inefficacité des travaux : « Ils ont mis 300 000 euros dans cette araignée, en plein milieu de la place des Amaryllis, pour que nous les parents on ramène nos gosses là-dedans pour jouer. Vous croyez que ça arrête les dealers, mais franchement ils nous prennent pour des cons. »
Zélim pointe l’inadéquation de la réponse des forces de l’ordre, réclamant une présence dissuasive fixe : « Il faut des voitures de police qui restent ici 24h/24 au lieu d’en faire venir 50 qui font des allers-retours. »
« Je me suis échappé pour vivre ici et maintenant je vais m’échapper de là parce que j’ai peur pour mes enfants. » Ici, les stigmates des violences passées font partie du décor. Zélim souligne qu’une balle perdue issue d’un « meurtre vieux de 4 ans est toujours logée dans un mur du quartier ». Face à ce qu’ils considèrent comme un abandon, les points de vue des habitants oscillent entre l’exil et des solutions désespérées. Zélim prépare son départ : « Je me suis échappé pour vivre ici et maintenant je vais m’échapper de là parce que j’ai peur pour mes enfants. » Une autre mère de 40 ans, terrifiée, n’ose plus « envoyer [ses] enfants faire les courses ». D’autres, à bout de nerfs, envisagent le pire. Abla, une habitante de 65 ans installée depuis 1978, se souvient d’une époque où l’on pleurait pour obtenir un logement aux Moulins. Aujourd’hui, sa peur s’est muée en colère noire : « On vit sur la peur. Je ne vais plus acheter du pain, je vais acheter des armes. […] On va tous s’armer. » Un cri du cœur qui résonne comme un dramatique signal de détresse adressé aux autorités.



