Bordeaux 1982 : La guerre des camelots éclate rue Sainte-Catherine
Bordeaux 1982 : La guerre des camelots rue Sainte-Catherine

Bordeaux 1982 : La colère des commerçants face à l'invasion des camelots

Au mois de février 1982, une vive tension monte chez de nombreux commerçants de l'une des artères les plus dynamiques et les mieux achalandées de France, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux. La raison de cette colère ? La prolifération des camelots qui s'installent de manière quasi permanente au milieu de cette célèbre voie piétonnière, créant un conflit ouvert entre différents acteurs de la vie urbaine.

Un commerce de luxe menacé par l'anarchie des étals

Du côté de la police, ces faits sont initialement jugés tolérables, et parmi les acheteurs, nombreux sont favorables à cette diversité des étals et au « folklore » qu'elle engendre. Cependant, les commerçants, eux, expriment un profond mécontentement. Roland Gouges d'Agincourt, bijoutier de la rue Sainte-Catherine, se positionne comme l'homme le plus en colère de l'artère. Il déclare : « Nous allons réunir des fonds non pas pour faire notre police nous-mêmes mais pour faire régner un certain ordre dans la rue. La rue Sainte-Catherine est une des plus commerçantes de France, elle a une certaine réputation car il y a un certain nombre de commerces de luxe et les gens ont envie de faire leurs courses tranquilles. Les camelots détériorent la vision agréable de la rue, empêchent la circulation. Et surtout ils détournent l'attention de nos vitrines… »

Il ajoute, avec véhémence : « Ces gens-là ne paient aucun droit, ils profitent d'un laxisme des pouvoirs municipaux donc de la police. La rue Sainte-Catherine doit rester l'artère d'un certain commerce de luxe ! » Cette position reflète une crainte de voir l'image de prestige de la rue s'éroder face à ce qu'ils perçoivent comme une concurrence déloyale et un désordre croissant.

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La réponse policière : entre tolérance et contraintes réglementaires

Le commissaire central Tocheport s'étonne de telles réactions. Il explique : « Nous effectuions des contrôles deux fois par semaine et ça me paraissait déjà très important. Depuis une quinzaine de jours on fait des contrôles tous les jours. Les commerçants de la rue Sainte-Catherine mobilisent mes services de police qui ne peuvent pas tout faire et être partout. » Il précise les limites de l'action policière : « J'ai parcouru moi-même la rue. C'est une rue très commerçante et il y a en effet beaucoup de camelots. Nous ne pouvons pas les interpeller. Nous dressons une simple contravention. On ne peut pas les arrêter comme des malfaiteurs. On ne fait pas monter pour un PV les automobilistes dans un fourgon ! »

Le commissaire adopte une posture défensive, soulignant les difficultés opérationnelles et rejetant les accusations de laxisme. Il ajoute, avec une pointe de sarcasme : « Quand on le doit, on saisit le matériel. On ne va tout de même pas mettre ces gens dans des camps et les abattre à la mitraillette. Moi je ne suis pas raciste. On peut se demander pourquoi il y a tant de Noirs de nos anciennes colonies, comment ils sont rentrés… L'idée d'une société de surveillance c'est du vent. On devient vraiment trop peu tolérants ! Et sachez que lorsque nos agents contrôlent les camelots, ils se font insulter par d'autres commerçants ! »

Les camelots : entre résilience et défiance

Les camelots, pour leur part, ne se plaignent pas de la police qui fait son travail, selon eux. Entre deux clients, ils scrutent la rue, toujours aux aguets, comptant sur leur intuition pour éviter les ennuis. L'un d'eux réagit aux projets des commerçants : « On créerait une police privée ? C'est pas un peu fâcheux, non ? Qu'ils regardent ce qui se passe chez eux. Quand ils ont des difficultés, il leur faut un bouc émissaire. Quand tout va bien on ne regarde pas chez le voisin. S'ils ne dorment pas la nuit ce n'est pas notre problème. Il y a de la place pour tout le monde. Si c'est la guéguerre, on va aller chercher nos copains sur les quais pour taper sur les vigiles… »

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Ils insistent sur leur légalité partielle : « On est en règle, on a tous nos papiers fiscaux, on figure sur le registre du commerce, il nous manque l'autorisation. Allez à la Chambre de commerce, vous verrez, c'est écrit en toutes lettres, on ne peut pas interdire la vente à quelqu'un. Regardez les gens, ils ne sont pas mécontents de nous voir là… » Leur présence, selon eux, apporte de l'animation et ne nuit pas fondamentalement au commerce établi.

Les passants : une opinion partagée entre animation et commodité

Les passants interrogés expriment des avis mitigés. Certains apprécient l'animation : « Je ne suis pas cliente mais je trouve que ça apporte beaucoup de couleurs dans la rue, ça ne me gêne pas bien au contraire… » D'autres soulignent l'aspect pratique : « J'ai acheté des fils de scoubidou pour mon fils, on m'a dit que c'était plus cher qu'ailleurs. C'est pas pour quelques centimes que je vais courir les boutiques… » Un troisième avis met en avant l'effet d'entraînement : « Si on les chasse, il y aura moins d'animation, moins de flâneurs et les flâneurs ce sont souvent des clients y compris pour les boutiques… Il n'y a vraiment aucune concurrence possible ! »

Vers une solution conflictuelle : surveillance privée et interventions policières

Daniel Castelle, président des commerçants de la rue, prône une juste mesure : « Le trop et le peu gâtent le jeu. Vous connaissez le proverbe. Il existe une réglementation et nous avons reçu des plaintes de commerçants qui ne comprennent pas qu'on les empêche de déballer et qu'on laisse faire les autres. Les camelots apportent une animation, un certain folklore mais nos vitrines se doublent souvent d'une allée de petits étals… » Il évoque un projet antérieur de surveillance, qui a échoué pour des raisons financières, et annonce : « La société de surveillance mise sur pied par les commerçants pourrait voir le jour en mars. »

La police n'y croit pas, et les camelots attendent de pied ferme, promettant une réaction musclée si nécessaire. En attendant, les interventions policières se multiplient. Hier après-midi, comme au cours des jours précédents, la police est intervenue rue Sainte-Catherine pour contrôler plusieurs camelots sénégalais qui vendaient sans autorisation sur la voie publique. Ils ont été embarqués ainsi que leur marchandise, composée pour l'essentiel d'inoffensifs scoubidous. La police rappelle qu'elle agit pour faire respecter l'arrêté municipal de 1976, qui limite dans le temps et l'espace la vente ambulante.

Cette situation illustre les tensions entre tradition commerciale, animation urbaine et réglementation, dans un contexte où chaque partie défend ses intérêts avec fermeté. La rue Sainte-Catherine, en 1982, devient ainsi le théâtre d'un conflit symbolique sur l'usage de l'espace public et les limites de la tolérance en milieu urbain.