Hétérofatalisme : quand la Gen Z se méfie des relations amoureuses
Hétérofatalisme : la Gen Z et la méfiance amoureuse

Sara, étudiante de 20 ans, n’a jamais vraiment cru aux histoires d’amour. « Est-ce qu’une esclave peut tomber amoureuse de son esclavagiste ? Autant vous dire que l’amour pour moi, c’est des sottises », lâche-t-elle sans détour. Pour elle, difficile de dissocier les relations hétérosexuelles des violences dont les femmes sont victimes. « Aujourd’hui, on voit les chiffres et on les vit. Le nombre de féminicides, de viols, d’agressions sexuelles. Les coupables, on les connaît. » Face à cette réalité, elle dit avoir du mal à comprendre comment certaines femmes peuvent être heureuses dans des relations hétérosexuelles. « Ça me fait penser au syndrome de Stockholm. »

Comme de nombreuses femmes de la Gen Z, Sara est hétérofataliste. Un terme apparu ces dernières années dans les milieux féministes anglophones. Il décrit l’idée d’être attirée par les hommes tout en pensant que les relations hétérosexuelles finiront inévitablement par décevoir. Pour certaines jeunes femmes, cette vision s’ancre dans leurs expériences personnelles, familiales ou amoureuses. Sara explique ne jamais avoir idéalisé les relations après avoir grandi dans un foyer conflictuel. « La vie de couple de mes parents a été très toxique. Je me souviens encore d’avoir essayé de consoler ma mère à 11 ans après le départ de mon père », raconte-t-elle.

Un scepticisme ancré dans le vécu

En approfondissant, elle estime n’avoir jamais connu de « couple hétérosexuel sain » dans tout son entourage. De quoi nourrir son scepticisme. « Je ne me vois pas passer le reste de ma vie avec un homme. Il y aura toujours un moment où il va te décevoir. » Une vision partagée par plusieurs de ses amies, qui disent elles aussi avoir développé une forme de méfiance envers les relations hétérosexuelles.

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« On fréquente les hommes en sachant qu’on va perdre »

Alice, 22 ans, décrit un sentiment similaire, nourri par une vision critique des rapports de genre. « Se mettre avec un homme, c’est un échec automatique. La charge mentale est immédiate et je pense vraiment que pour une femme, c’est un mauvais investissement. » Pourtant, elle ne renonce pas complètement aux relations : « On les fréquente en sachant qu’on va perdre, c’est irrationnel », reconnaît-elle.

Ce sentiment d’inégalité s’appuie aussi sur des données tangibles. D’après l’Insee, les femmes consacrent encore près d’une heure et demie de plus par jour que les hommes aux tâches ménagères et familiales. Selon un baromètre de l’Ifop publié en 2025, 71 % des femmes salariées déclarent ressentir une charge mentale importante, liée notamment à la gestion simultanée du travail, du foyer et des responsabilités familiales.

Les applis de rencontre dans le viseur

Pour Chloé, 21 ans, les applications de rencontre ont renforcé cette impression. « Le dating est infernal. Il y a du ghosting, les hommes parlent à plusieurs filles en même temps », décrit-elle. Une expérience l’a particulièrement marquée. Après deux mois de relation avec un homme rencontré sur Tinder, elle apprend qu’il voit plusieurs autres femmes en parallèle. « C’est là que j’ai appris à me méfier et à ne pas me faire de films. » Comme beaucoup d’utilisateurs, elle estime que les applis de rencontre encouragent une logique de consommation des relations.

Plusieurs études montrent en effet que ces plateformes favorisent la multiplication des interactions brèves et parfois superficielles, ce qui peut accentuer les frustrations ou les incompréhensions entre utilisateurs. Malgré tout, Chloé continue d’y croire, mais avec prudence. « Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être hétéro malgré moi. Je revendique mon hétérofatalisme. »

Une critique du système patriarcal

Sur les réseaux sociaux, certaines créatrices de contenu contribuent à populariser ce concept. C’est le cas de Lindzzy, tiktokeuse aux 13 000 abonnés, qui encourage les femmes à remettre en question la place centrale du couple dans leur vie. Selon elle, les relations hétérosexuelles profitent souvent davantage aux hommes, notamment en raison de la charge mentale, domestique ou sexuelle qui repose encore largement sur les femmes. Elle invite ces dernières à « réinvestir en elles-mêmes » plutôt que de centrer leur existence sur la romance.

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Les violences au sein du couple nourrissent également ces critiques. En France, plus de 270 000 victimes de violences conjugales ont été enregistrées par les forces de l’ordre en 2024, dont une large majorité de femmes, selon le ministère de l’Intérieur. Les formes les plus graves persistent aussi. Plus d’une centaine de femmes sont tuées chaque année par leur partenaire ou ex-partenaire. Pour autant, Lindzzy ne considère pas les relations égalitaires comme impossibles : « Une relation saine reste possible si les deux personnes ont les mêmes objectifs », estime-t-elle.

Un décalage entre hommes et femmes

Pour Florence Escaravage, fondatrice du site de coaching amoureux Love Intelligence, l’hétérofatalisme traduit surtout un décalage d’attentes entre jeunes femmes et jeunes hommes. « À la sortie de l’adolescence, les hommes sont souvent moins matures et découvrent la liberté. Ils ont envie d’explorer, alors que beaucoup de femmes souhaitent déjà construire quelque chose », explique-t-elle. Les applications de rencontre peuvent également accentuer ce phénomène : « On juge à l’image et les utilisateurs cherchent toujours mieux. Cela entretient le mythe du partenaire parfait. » Selon elle, ce climat peut nourrir un sentiment de désillusion chez certaines jeunes femmes, sans pour autant condamner les relations hétérosexuelles.

L’hétérofatalisme reflète surtout une génération qui questionne davantage les relations hétérosexuelles et les attentes qui les entourent. Sara conclut : « Quand on voit nos mères et tout ce qu’elles ont supporté, on est dégoûté. »