Camilla franchit les portes du Garrick Club, un bastion masculin historique
Avec ses riches tapis qui absorbent les sons, sa salle à manger aux portes matelassées, les portraits d'éminents membres accrochés aux murs, les fauteuils profonds et usés du fumoir et son célèbre Claret – le nom que donnent les Anglo-Saxons au Bordeaux rouge –, le Garrick Club présente des apparences immuables face aux flux et reflux de l'histoire. Jusqu'en 2024, le plus célèbre des clubs de gentlemen cher à l'establishment britannique a obstinément refusé de s'ouvrir aux femmes, prétextant qu'elles parlaient trop... alors que ce qui se dit entre ses quatre murs ne doit pas s'ébruiter à l'extérieur. Depuis, contraint d'accueillir les dames, l'institution de Covent Garden ne les accepte qu'au compte-gouttes. Dans l'Angleterre traditionnelle, personne n'aime véritablement le changement.
Une adhésion royale sous le signe de la promotion littéraire
Le 25 mars, la reine Camilla est devenue le premier membre féminin de la famille royale à intégrer ce bastion de la suprématie masculine. Elle a bien sûr bénéficié de recommandations et a été placée en tête de l'énorme liste d'attente. Sous couvert d'antagonisme apparent, le Garrick et Camilla travaillent en réalité main dans la main en partageant le même objectif fondamental : la promotion de la lecture. À leurs yeux, réconcilier les enfants et les adolescents avec les livres constitue un investissement social et sociétal essentiel pour l'avenir.
Fondé en 1831, le Garrick est un club à part en raison de sa longue tradition littéraire exceptionnelle. Écrivains, éditeurs, journalistes et acteurs constituent le plus gros contingent professionnel d'une institution qui a compté parmi ses membres illustres Charles Dickens, William Thackeray, Anthony Trollope ou encore Kingsley Amis – pour ne citer que les plus célèbres. L'excentricité de bon aloi des lieux, le fantôme qui hanterait apparemment les couloirs la nuit et la compagnie agréable inspirent profondément les créatifs. Sans parler des couleurs officielles de la cravate, rose et vert concombre, qui ressemblent étrangement aux gelées offertes sur le chariot des desserts.
L'engagement viscéral de Camilla pour les livres
La « Queen's Reading Room » apporte la preuve tangible de l'attachement viscéral de la souveraine aux livres. En 2020, en plein confinement dû au Covid-19, la conjointe du prince de Galles avait mis en ligne la liste de ses auteurs favoris en encourageant vivement d'autres personnes à en faire autant. Un an plus tard, son club de lecture avait été rebaptisé « La salle de lecture de la reine ». L'organisation philanthropique qui en est issue compte aujourd'hui 12 millions de participants répartis dans 184 pays à travers le monde.
Éprise de lectures et d'écriture, Camilla possède des goûts éclectiques mais préfère généralement les romans aux essais, la fiction reflétant la réalité au scalpel en métamorphosant subtilement le réel. Sa vie est, il est vrai, des plus romanesques. Pour ceindre finalement la couronne, la maîtresse en pointillés pendant trente-quatre ans d'un futur roi a bravé les codes établis et a dû affronter bien des médisances et critiques. « Toutes les émotions figurent dans un livre », m'avait-elle confié lors du banquet au château de Windsor en 2008 en l'honneur des Sarkozy, évoquant cet amour inculqué par son père depuis sa plus tendre enfance. L'intéressée participe actuellement au tournage d'un documentaire à gros budget de la BBC sur sa propre expérience personnelle des livres.
Un hobby transformé en action caritative d'envergure
Son principal hobby s'est progressivement transformé en une action caritative d'envergure visant à encourager cette activité alors que ses jeunes sujets lisent de moins en moins, consacrant davantage de temps aux écrans numériques. La volonté ferme de transmettre à la nouvelle génération le goût précieux des textes lui a valu d'être faite Docteur Honoris Causa de l'université de Londres. Elle a présidé l'association de lutte contre l'analphabétisme puis le « Book Trust », organisation encourageant activement les enfants à lire, avant d'accepter la présidence d'honneur de la prestigieuse « Royal Society of Literature ».
Hormis l'impératrice Victoria qui avait le philosophe Hippolyte Taine et l'historien François Guizot comme livres de chevet, la littérature n'a guère intéressé la monarchie britannique dont la philosophie aux effluves philistines est relativement simple : ne pas chercher d'explications trop compliquées à la vie. Outre P.D. James et Agatha Christie, Elizabeth II ne jurait que par Dick Francis dont les romans policiers se déroulent dans les milieux hippiques selon la version la plus classique du genre – un cadavre, une enquête minutieuse et un dénouement. Dans l'histoire récente des Windsor, il n'y a que trois exceptions notables à cette règle, le prince Philip, propriétaire d'une bibliothèque de 15 000 volumes, Charles III et désormais Camilla.
Pourquoi rejoindre ce « meilleur ennemi » des femmes ?
Pourquoi l'épouse du roi Charles III, adhérent depuis 1985, a-t-elle finalement rejoint ce « meilleur ennemi » traditionnel des femmes ? Le Garrick est l'un de ces dinosaures de la société de classe d'antan et de sa subtile stratification sociale persistante. La clientèle demeure en majorité blanche, protestante et méfiante envers la société multiculturelle contemporaine. Camilla, d'origine grande bourgeoise mais associée à la noblesse par sa mère, a toujours été étroitement associée à l'ordre ancien et à ses valeurs.
Ensuite, au-delà de son combat personnel contre la violence faite aux femmes, Camilla n'a rien d'une féministe militante. Petite, elle était un vrai garçon manqué qui n'avait peur de rien et préférait nettement la compagnie des garçons à celle des filles. Au Palais de Buckingham, elle préfère travailler avec les hommes, et de préférence bien de leur personne. Certains observateurs voient là l'effet d'une enfance et d'une jeunesse passée essentiellement en leur compagnie. À l'exception des dames de compagnie qui appartiennent toutes à la gentry, son environnement quotidien reste essentiellement masculin, dominé par les hauts gradés de l'armée, les conseillers, les ecclésiastiques et les propriétaires de chevaux. Au Garrick, celle qui pense comme un homme et déteste les conversations dites « de femmes » se trouvera très certainement dans son élément naturel.



