Crise universitaire : la hausse des frais de scolarité, fausse solution au sous-financement ?
Universités en crise : la hausse des frais, fausse solution ?

La crise financière des universités françaises s'aggrave

Manque de professeurs, matériel vieillissant, locaux désaffectés, colloques annulés, réduction des heures de cours… Depuis des mois, les présidents d’université alertent sur leur situation budgétaire critique. Mardi 10 mars 2026, alors que presque toutes les universités ont voté un budget en déficit pour l'année, étudiants, enseignants et personnels de l’enseignement supérieur étaient dans la rue pour dénoncer un sous-financement chronique. Selon l’intersyndicale, il manque aujourd’hui au moins 8 milliards d’euros pour répondre aux besoins des étudiants.

La reconnaissance officielle des difficultés

Le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste a reconnu qu’un « certain nombre d’universités » faisaient face à « des difficultés financières ». Début janvier, il a même lancé les Assises du financement des universités, avec pour objectif de faire la lumière sur la situation financière des établissements et d'éclairer les décisions à venir.

La tentation de l'augmentation des frais de scolarité

Face à ce sujet récurrent, une proposition se fait de plus en plus entendre : celle de l'augmentation des frais de scolarité des étudiants. Déjà mise en place par plusieurs grandes écoles comme Paris Dauphine, Sciences Po Paris, CentraleSupélec ou les Mines de Paris, cette solution est mise en avant par un rapport publié début février par l'inspection générale des finances (IGF) et l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (Igésr).

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Un potentiel de 2,5 milliards d'euros supplémentaires

Dans ce document, les inspecteurs généraux rappellent que les frais de scolarité à l'université se limitent aujourd'hui à 178 euros par an en licence et 254 euros par an en master. Cela n'a rapporté que 500 millions d'euros en 2023, soit 2,7 % des recettes des universités. Or, selon eux, un alignement avec les tarifs des étudiants extracommunautaires (2 850 euros par an en licence, 3 879 euros par an en master) permettrait de récolter 500 millions d'euros supplémentaires par an si cette hausse était modulée socialement, et jusqu'à 2,5 milliards d'euros si elle était corrélée à la mise en place d'un prêt étudiant garanti par l'État.

Les risques d'une telle réforme

Certes, concèdent les inspecteurs généraux, cela impliquerait de repenser en profondeur le système de bourses et de créer un système de prêts publics. Mais Hugo Harari-Kermadec, économiste et sociologue spécialiste de l'enseignement supérieur à l'université d'Orléans, met en garde contre les conséquences potentielles sur l'égalité des chances des étudiants et la qualité de l'enseignement.

« En France, nous avons un système qui, malgré ses défauts, tente de maintenir une excellence pour tous à très bas coût. C'est ce que le monde nous envie, ne le gâchons pas », affirme-t-il.

L'analyse critique de l'expert

Harari-Kermadec dénonce une stratégie gouvernementale : « C'est précisément le but recherché par le gouvernement : présenter l'augmentation des frais comme l'unique bouée de sauvetage face à un naufrage budgétaire qu'il a lui-même organisé à partir des années 2010, en comprimant la dépense par étudiant. »

Il souligne également les risques de dérive : « Il est évident que les universités, si elles commencent à augmenter leurs frais de scolarité, ne s'arrêteront pas à 3 000 euros. Elles continueront d'augmenter leurs tarifs, comme l'ont fait Sciences Po, Paris Dauphine ou encore les Mines. »

L'exemple britannique et ses limites

Le rapport suggère de s'inspirer du système britannique, où les étudiants bénéficient d'un prêt garanti par l'État, avec un remboursement conditionné aux revenus futurs. Mais Harari-Kermadec met en lumière les inconvénients de ce modèle : « Cela endette des jeunes de 18 ans pour des décennies et crée une pression énorme sur le choix des carrières. Les étudiants délaissent les métiers utiles mais peu rémunérés comme l'enseignement, le social, ou la recherche fondamentale, pour se ruer vers la finance ou le conseil. »

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Il ajoute : « Et cela se fait au détriment des femmes, puisqu'elles accèdent moins facilement à des métiers rémunérateurs. C'est aussi un véritable gouffre financier. Au Royaume-Uni, l'État créancier doit renoncer à recouvrer 29 % du montant des prêts étudiants. »

Les alternatives à l'augmentation des frais

Face à cette impasse apparente, l'expert propose une solution différente : « L'urgence, c'est de revenir à un financement public à la hauteur. Les syndicats estiment qu'il manque 8 milliards d'euros pour arriver à un total de 27 milliards par an. Cela correspond à la dépense par étudiant des années 2010. »

Il précise : « Nous avons chiffré qu'il suffirait de monter de 2 points le barème de l'impôt sur le revenu par exemple. L'effort serait bien plus justement réparti que si on fait payer le même montant à tout le monde. »

L'université comme investissement rentable

Harari-Kermadec insiste sur le caractère trompeur du terme « coût » lorsqu'on parle de l'université : « Pour l'État, à moyen et long terme, c'est un investissement rentable. Chaque euro investi dans l'université est économisé ailleurs : en allocations chômage, en minima sociaux, en dépenses de santé liées à la précarité, en coûts de réorientation ou d'abandon d'études. »

Un débat reporté à la présidentielle de 2027

Le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a assuré qu'il n'y aurait pas de hausse des frais à la rentrée prochaine, tout en jugeant le débat « légitime » et renvoyant à la présidentielle de 2027. Harari-Kermadec analyse cette stratégie : « Depuis le rapport Aghion-Cohen qui prônait dès 2004 l'augmentation des frais d'étudiants pour tous, tous les gouvernements ont ce projet. Mais ils savent aussi que c'est une mèche qui peut embraser la jeunesse. »

Il conclut : « En optant pour cette stratégie des 'petits pas', en laissant les universités s'effondrer, en obligeant les présidents d'établissements à réduire le nombre de places dans Parcoursup, on habitue tout doucement les Français à l'idée qu'augmenter les frais de scolarité à l'université est un moindre mal. »