La langue française menacée par les mots étrangers ? Une peur ancienne face à la réalité linguistique
Langue française et mots étrangers : une peur ancienne face à la réalité

La langue française menacée par les mots étrangers ? Une peur ancienne face à la réalité linguistique

L'idée revient régulièrement dans les débats publics : la langue française serait menacée par l'invasion de mots étrangers. L'anglais notamment s'imposerait partout, et les arts et médias contemporains accéléreraient la dégradation d'un patrimoine linguistique. Chaque smile, mais aussi chaque wesh prononcé dans une cour d'établissement scolaire ou dans un morceau de rap constitueraient une entaille supplémentaire dans l'intégrité de la langue.

Cette représentation repose en partie sur un présupposé : celui selon lequel emprunter signifierait remplacer ou dénaturer. Mais l'observation des pratiques langagières contemporaines chez les jeunes incite à renverser cette perspective. Les emprunts, au lieu de supprimer des mots français, ne pourraient-ils pas s'ajouter à eux ?

Une peur ancienne qui traverse les siècles

Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Au XVIe siècle déjà, durant la période de la Renaissance, certains dénonçaient avec ferveur l'afflux de mots italiens comme balcon ou sonnet, dénonçant une véritable menace. Il s'avère que le français s'est historiquement construit par strates successives d'emprunts.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Pendant des siècles, le territoire était traversé par une grande diversité de dialectes dont aucun ne détenait naturellement le monopole de la légitimité. Ce n'est que progressivement qu'a été imposée l'idée d'un français standard. Comme l'ont montré de nombreux linguistes et historiens des langues, la pureté linguistique relève davantage du mythe que de la réalité historique.

Ce qui change aujourd'hui, ce n'est pas l'existence des emprunts, mais leur visibilité et la rapidité de leur circulation, amplifiées par les réseaux sociaux et la mondialisation culturelle.

Les répertoires linguistiques : une clé de compréhension

Pour comprendre ce qui se joue dans la néologie argotique contemporaine, il est utile de mobiliser la notion de répertoire linguistique, développée en sociolinguistique. Un locuteur ne dispose pas d'une seule variété de langue, homogène et stable, mais d'un ensemble de ressources plus ou moins varié qu'il active selon son milieu social et les situations de communication.

En d'autres termes, l'emprunt à une langue étrangère que fait un jeune locuteur n'efface pas un mot existant ; il endosse un rôle qui est nouveau pour un même signifié. Dédicacer à n'a pas disparu parce que shout-out est employé. Les termes coexistent, mais ne sont pas interchangeables en toutes circonstances.

Plutôt que de parler de remplacement, il serait donc plus juste de parler de spécialisation : ils peuvent enrichir le spectre expressif sans nécessairement réduire celui des formes existantes.

Trois langues étrangères privilégiées dans les emprunts contemporains

Si l'emprunt est un phénomène ancien, son intensité actuelle tient à des facteurs contemporains. Les réseaux sociaux, la circulation nationale et internationale des productions culturelles accélèrent la diffusion des formes.

L'anglais occupe une place centrale dans les parlers des jeunes, porté par la mondialisation culturelle :

  • Musique, séries, jeux vidéo, plateformes numériques
  • Termes comme flex (crâner, mettre en avant ses atouts) ou crush (ressentir une attirance)
  • Ils circulent avec des connotations spécifiques et une charge notable

Les emprunts à l'arabe sont également particulièrement présents. Si le contact avec le monde arabe médiéval a laissé des traces durables comme zéro ou sucre, les nouveaux emprunts s'expliquent pour leur part par une immigration plus récente, avec des expressions comme khalass (payer) ou hess (misère).

Enfin, on trouve en troisième place d'un trio privilégié dans les emprunts contemporains, la langue rromani avec des mots en -ave comme poucave (mouchard), ou d'autres expressions comme les lovés (argent). On observe également des emprunts aux créoles, au nouchi ivoirien, à l'espagnol.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une diversification linguistique plus qu'un appauvrissement

Si les emprunts aux langues étrangères connaissent aujourd'hui une progression rapide et très visible, ils ne constituent pas les seuls procédés à l'œuvre dans les parlers jeunes. D'autres formes de modifications sont en effet utilisées :

  1. Créations en -zer (tu senzer au lieu tu descends)
  2. Suffixations en -ax (stylax au lieu de stylé)
  3. Siglaisons (la D au lieu de la détermination)
  4. Troncations (le bat pour le bâtiment)
  5. Le célèbre verlan, toujours très productif

La combinaison de ces différents procédés peut accentuer, pour un observateur extérieur, l'impression d'envahissement et d'hermétisme. Il est plus pertinent de reconnaître leur existence dans des répertoires multiples, que les locuteurs activent selon les situations et les motivations.

Les parlers jeunes et/ou argotiques ne constituent évidemment pas un système concurrent destiné impérativement à remplacer le français standard ; ils en sont des actualisations situées, reconnues très souvent pour être porteuses d'innovations et de jeu.

L'évolution naturelle des langues : une perspective historique

L'histoire des langues montre que nombre d'éléments autrefois étrangers finissent par être pleinement intégrés, au point que leur origine devienne invisible. Rien ne permet d'affirmer que les emprunts actuels suivent un autre destin. Certains disparaîtront, d'autres se stabiliseront ; ce qui rappelle que la langue française n'est ni figée ni homogène, mais bien un ensemble de pratiques fluctuantes.

Il est intéressant de noter que Joachim Du Bellay (1522-1560), défenseur de la langue française à l'époque où sa légitimité littéraire était encore à construire, affirmait : Ce n'est point chose vicieuse, mais grandement louable : emprunter d'une langue étrangère les sentences et les mots pour les approprier à la sienne.

La langue française continue ainsi son évolution naturelle, enrichie par les contacts avec d'autres cultures et les innovations de ses locuteurs, particulièrement visibles dans les pratiques linguistiques des jeunes générations.