Les pratiques d'information des adolescents marquées par le genre
Prendre conscience des biais de genre qui influencent les usages numériques constitue un préalable essentiel pour transformer l'éducation à l'information en véritable levier d'émancipation. Cet enjeu permet d'accompagner adolescentes et adolescents dans la construction de leur autonomie critique, un défi particulièrement actuel dans notre société connectée.
Un numérique socialement situé dès l'enfance
Chaque année, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, les inégalités de genre dans divers domaines sociaux sont examinées. Mais qu'en est-il dans le champ moins visible des pratiques informationnelles adolescentes et de leur accompagnement éducatif ?
Consulter l'actualité, rechercher des sources pour un exposé, suivre des créateurs de contenus ou débattre en ligne : ces activités font désormais partie intégrante du quotidien des jeunes. En tant que pratiques culturelles, elles sont traversées par les mêmes rapports sociaux de genre que le reste de la vie sociale.
Le numérique ne constitue pas un espace neutre ou désincarné, mais bien un environnement socialement situé où se rejouent normes et tensions sociétales. Les inégalités de genre y prennent des formes parfois spécifiques, toujours en lien avec les contextes sociaux, médiatiques et politiques. Leur traitement éducatif n'échappe pas à ces cadrages préexistants.
La construction précoce des rapports genrés au numérique
Les relations différenciées selon le genre au numérique, à l'information et aux médias se construisent très tôt, dès la socialisation familiale. Des enquêtes de terrain menées auprès de collégiennes en 2015 avaient déjà révélé comment l'utilisation d'Internet au sein de la famille était conditionnée par la réalisation des tâches ménagères.
Les filles déclaraient alors devoir s'acquitter d'impératifs liés à la vie matérielle de la famille, tandis que les garçons n'évoquaient quasiment jamais cette conditionnalité. Dix ans plus tard, une enquête ethnographique menée dans un collège d'éducation prioritaire confirme cette tendance : les adolescentes mentionnent spontanément les mêmes obligations de gestion familiale lorsqu'elles évoquent leurs pratiques numériques domestiques.
Ces observations font écho aux travaux sur la division sexuée du travail domestique dès l'enfance, prolongeant également les recherches sur l'informatique et les cultures numériques historiquement construites comme des territoires masculins. Cette assignation symbolique continue d'influencer les usages, y compris informationnels, fortement dépendants de l'accès aux objets techniques.
Autorités masculines et expertes invisibilisées
Les contenus consultés et les légitimités associées présentent également une distinction fortement genrée. Lorsqu'on demande aux adolescents de citer des figures d'autorité dans le champ de l'information, les noms masculins dominent largement les réponses. De Hugo Décrypte à Mister Géopolitix en passant par Gaspard G, les modèles invoqués restent très majoritairement masculins.
Ces mêmes figures bénéficient d'une reconnaissance accrue de la part des adultes, tant à l'école que dans les médias traditionnels. Pourtant, des créatrices de contenu diffusant des savoirs scientifiques dans les domaines de la santé, de l'histoire, des médias ou de la politique existent bel et bien. On peut citer à titre d'exemples Camille Aumont-Carnel ou Charlie Danger.
Mais ces expertes féminines sont moins citées, moins reconnues comme autorités légitimes. Lorsque des figures féminines sont finalement évoquées, elles sont souvent renvoyées à des sphères considérées comme moins sérieuses : l'influence, le marketing, l'esthétique ou le lifestyle.
Cette dissymétrie rappelle le phénomène des « oubliées du numérique » décrit par Isabelle Collet : les femmes ont pourtant contribué significativement à l'histoire de l'informatique, mais leur rôle a été systématiquement invisibilisé. Aujourd'hui, ces mêmes femmes participent activement aux médiations des savoirs en ligne et à l'enrichissement des cultures juvéniles, mais leur reconnaissance demeure inégale.
Ces modèles comptent pourtant dans la construction identitaire des adolescentes : renvoyant à des hiérarchies symboliques profondes, ils peuvent orienter la façon dont elles se projettent, ainsi que leurs sentiments de légitimité, en structurant la représentation de qui « sait », qui « explique », qui « fait autorité » dans l'espace public numérique.
Autocensure et confiance en soi différenciées
Dans les nombreuses enquêtes menées auprès d'adolescents âgés de 13 à 17 ans, tous milieux sociaux confondus, il ressort que le sentiment de compétence informationnelle est fortement genré. Lorsqu'on interroge les jeunes sur leur crainte de « prendre une information fausse pour une vraie », le constat est sans appel.
Les filles répondent massivement à l'affirmative, tandis que les garçons apparaissent beaucoup plus nuancés dans leurs réponses. Plus significatif encore : lorsqu'on leur demande si cela leur est déjà arrivé de prendre une information fausse pour une vraie, les filles sont très majoritairement convaincues que oui, alors que les garçons envisagent de façon très minoritaire la possibilité d'avoir cru une fausse information.
Rien n'indique pourtant une supériorité cognitive masculine dans l'évaluation de l'information. Les études sur les compétences informationnelles montrent au contraire que la difficulté à distinguer l'information fiable de l'information trompeuse est largement partagée par tous les jeunes, quel que soit leur genre.
Le doute exprimé par les filles ne constitue pas le signe d'une incompétence particulière ; il reflète plutôt des mécanismes bien documentés d'autocensure et de moindre confiance en soi des filles dans des domaines perçus comme techniques ou stratégiques. Ce doute peut également être interprété comme une forme de prudence épistémique salutaire.
À l'inverse, la sur-confiance parfois observée chez les garçons peut les exposer à des biais cognitifs spécifiques. Mais cette dissymétrie dans l'expression des compétences alimente des prises de parole inégales et des dynamiques de légitimité différenciées dans les espaces numériques comme dans les cadres éducatifs.
Les émotions face à l'information : un traitement genré
Ces représentations sociales se prolongent et s'amplifient dans les dispositifs éducatifs. Les émotions face à l'information – choc, peur, dégoût – sont plus aisément verbalisées par les filles, qui sont aussi plus souvent interrogées sur leur ressenti.
Les garçons sont quant à eux moins sollicités sur leurs émotions face à des contenus violents ou perturbants, comme si une certaine robustesse émotionnelle était attendue d'eux, renforçant ainsi des stéréotypes de genre préexistants.
Dans les discours politiques et médiatiques dominants, les filles apparaissent fréquemment comme un public à protéger des dangers du numérique, notamment des violences sexistes et sexuelles. Cette vulnérabilité est bien réelle, dans l'espace public hors ligne comme en ligne, comme le rappellent régulièrement les rapports sur l'usage des réseaux sociaux et la santé des adolescents.
Mais protéger sans outiller équivaut à maintenir dans une position de fragilité durable. Symétriquement, les garçons sont souvent perçus comme porteurs de comportements problématiques qu'il faudrait « canaliser », selon une logique d'essentialisation qui rappelle celle observée dans d'autres espaces sociaux.
Vers une éducation aux médias émancipatrice
Cette essentialisation pose question. Elle ne doit pas conduire à nier les vulnérabilités bien réelles des filles confrontées à des problématiques singulières, mais elle ne peut constituer l'horizon exclusif de l'action éducative.
L'éducation aux médias et à l'information (EMI) gagnerait à dépasser cette double assignation, d'abord en intégrant systématiquement des créatrices de contenus scientifiques et journalistiques dans les corpus scolaires comme dans les discussions familiales. Pour travailler explicitement le sentiment de compétence, il s'agit d'inciter tous les jeunes à verbaliser leurs stratégies d'évaluation, en montrant que celles-ci s'apprennent, qu'elles ne relèvent ni d'un « don » naturel ni d'un tempérament inné.
On peut également interroger les émotions de toutes et tous face à l'information perçue comme violente ou anxiogène, en proposant des espaces de discussion sécurisés sur le ressenti face à l'actualité. L'enjeu fondamental consiste à accompagner filles et garçons vers une autonomie critique joyeuse, faisant la part belle à l'expérimentation, au débat contradictoire, à la production d'information, et à la compréhension des logiques économiques et politiques sous-jacentes.
Il s'agit finalement que toutes et tous se perçoivent comme des acteurs informationnels légitimes dans l'espace public numérique. Les pratiques informationnelles juvéniles ne sont ni futiles ni homogènes. Elles constituent des lieux d'expérimentation essentiels, de sociabilité riche et de construction identitaire complexe. Les penser au prisme du genre ne vise pas à opposer systématiquement filles et garçons, mais à comprendre finement les mécanismes à l'œuvre pour mieux accompagner chaque adolescent vers une citoyenneté numérique éclairée et émancipée.



