Dans une tribune publiée à l'occasion du Forum mondial Normandie pour la Paix, François Taddei, président du Learning Planet Institute (LPI), estime que notre système éducatif actuel, fondé sur l'hypercompétition et la mémorisation, n'est plus adapté face aux crises multiples qui menacent nos biens communs – environnement, paix, démocratie, santé. Il appelle à un changement de paradigme urgent.
Former des « humains de première classe »
Selon Taddei, le système éducatif actuel, conçu pour le monde d'hier, enferme les jeunes dans une hypercompétition et une mémorisation de savoirs que les machines maîtrisent déjà mieux que nous. Il cite Andreas Schleicher, de l'OCDE, qui affirme que nous formons des « robots de deuxième classe ». À l'inverse, le LPI aspire à former des « humains de première classe », capables de relever des défis collectifs et de prendre soin de soi, des autres et de la planète.
L'éducation à la paix n'est pas une option disciplinaire mais un impératif évolutif, souligne-t-il. Elle doit permettre à chaque individu de devenir le meilleur pour le monde, plutôt que de s'acharner à être le meilleur du monde, afin d'éviter que les cauchemars des guerres mondiales du XXe siècle ne ressurgissent.
Apprendre de nos cauchemars pour coconstruire la paix
François Taddei raconte que son parcours a été marqué par ses voyages à Hiroshima et Nagasaki, 80 ans après les bombardements. Ces lieux incarnent, selon lui, le pire cauchemar de l'humanité : notre capacité technique à nous détruire en tant qu'espèce. Mais il y a rencontré des hibakusha (survivants) qui ont transformé ce traumatisme en un rêve et un mouvement mondial pour la paix.
De cette expérience est née sa conviction : nous devons apprendre à « rêver de manière éthique ». Un rêve éthique est celui qui n'est le cauchemar de personne d'autre – ni des voisins, ni des générations futures, ni des autres espèces. Il cite l'initiative Peaceful Futures et l'Atlas of Peaceful Futures Practices, qui recensent et diffusent des pratiques pour tisser nos rêves ensemble plutôt que de les imposer.
L'IA et le numérique : leviers pour une intelligence collective augmentée
Pour relever ces défis, Taddei estime que le numérique et l'IA peuvent être des catalyseurs d'intelligence collective. Au LPI, l'IA est utilisée pour transformer une complexité difficile à appréhender – rapports du Giec, publications sur les Objectifs de développement durable (ODD), résolutions de l'Unesco et de l'ONU comme le Pacte pour l'avenir – en une base de connaissances accessible, permettant aux enseignants et aux jeunes de débattre avec une rigueur scientifique augmentée.
Cependant, la donnée seule ne suffit pas à mobiliser. La technologie rejoint l'humain en synthétisant ces savoirs pour nourrir des programmes comme « In the Mood for Climate Action » (déjà disponible) ou « In the Mood for Peaceful Futures » (en cours de construction), qui traduisent ces enjeux globaux en récits et expériences individuelles et collectives. Ce couplage entre approche scientifique et intelligence socio-émotionnelle permet de passer de la compréhension rationnelle à l'engagement.
Élargir nos cadres de liberté
La paix et la démocratie forment un continuum avec la paix intérieure, explique Taddei. Même dans les situations les plus contraintes, il existe toujours un cadre de liberté évolutif que nous pouvons élargir par l'apprentissage, la création ou le collectif. La transition vers la paix est un processus qui crée des conditions favorables à la vie sous toutes ses formes.
En tant que « bons ancêtres », nous avons le devoir de cocréer avec la jeunesse un système éducatif qui ne se contente pas de transmettre le monde d'hier, mais qui donne les clés pour inventer un avenir souhaitable pour ceux qui ne sont pas encore nés. La vulnérabilité humaine, loin d'être une faiblesse, est ce qui nous différencie des autres animaux et des machines : elle nous invite à apprendre à prendre soin les uns des autres et à coopérer à l'échelle de la planète. Il est temps de passer d'un « nous versus les autres » à un « nous inclusif », un « nous tous », au service de la paix et des générations futures.



