Les doubles licences, une alternative exigeante aux classes préparatoires
Après l'obtention de son baccalauréat avec mention très bien, Héloïse, excellente élève du meilleur lycée public de Marseille, a dû faire un choix crucial pour son avenir. Elle hésitait entre une classe préparatoire aux écoles de commerce dans un prestigieux lycée parisien, des études de droit classiques ou une double licence droit-gestion dans une université parisienne. Finalement, indécise sur son parcours professionnel, elle a opté pour cette dernière solution. Bien qu'ébranlée par le rythme de travail extrêmement soutenu tout au long de l'année, elle ne regrette pas son choix : elle a terminé sa première année de faculté en juin avec mention dans ses deux matières.
Une offre universitaire qui s'élargit considérablement
Depuis quelques années, les doubles licences connaissent un véritable engouement. Droit-philosophie, histoire-science politique, mathématiques-sciences de la vie, mathématiques-informatique… Il existe désormais une grande variété de combinaisons pour répondre à tous les profils. Ces cursus permettent aux étudiants de suivre deux disciplines en parallèle et d'obtenir deux diplômes à part entière. Cependant, ils ne conviennent pas à tous les étudiants et exigent une rigueur et une capacité de travail exceptionnelles.
À l'université Paris-1, Pierre-Yves Quiviger, professeur de philosophie du droit et ancien responsable de la licence droit-philosophie, explique que certaines de ces doubles formations existent depuis longtemps. « Les jeunes qui souhaitent devenir commissaires-priseurs suivent depuis des années deux cursus – droit et histoire de l'art. Mais, petit à petit, notre offre s'est considérablement élargie », précise-t-il. Son université propose ainsi une vingtaine de doubles licences, comme cinéma et gestion pour la production audiovisuelle, gestion et philosophie pour la finance éthique, ou encore droit et science politique.
Les deux matières sont traitées avec la même importance, insiste Pierre-Yves Quiviger. « Les emplois du temps sont très contraints, car il n'est pas question que l'un des deux diplômes soit “au rabais”. Pour suivre le rythme, les jeunes doivent donc être au niveau dans les deux disciplines. Nous ne faisons pas de complaisance sous prétexte qu'ils suivent deux formations. Si nécessaire, nous envisageons avec eux d'abandonner l'une des deux matières en cours d'année ».
Un accès privilégié à la recherche et aux stages
À l'université Lyon-1, Philippe Malbos, professeur de mathématiques et responsable de la double licence sciences de la vie et mathématiques, partage cette vision. « J'ai toujours aimé travailler avec des enseignants d'autres disciplines comme l'informatique ou la biologie. Avec les enjeux de l'intelligence artificielle ou des biotechnologies, ces doubles cursus ne relèvent pas d'une simple mode. Ils sont maintenant indispensables », affirme-t-il. Il ajoute toutefois que « tout le monde ne peut pas entreprendre de telles études : suivre une licence de maths, c'est déjà très exigeant. Alors, deux matières… ».
Pour Philippe Malbos, ses étudiants sont tous d'excellents élèves et des travailleurs acharnés. Ils ont le niveau des meilleures classes préparatoires aux écoles d'ingénieurs mais ont choisi une autre voie d'excellence. « Soit par envie de changer de cadre, soit par désintérêt pour les concours, soit parce qu'ils savent déjà ce qu'ils veulent faire. L'esprit de nos promotions est très singulier : nous privilégions le travail de groupe, la stimulation collective et la solidarité. Nos étudiants ont aussi un accès direct dès la première année à de jeunes chercheurs, à nos laboratoires et à des stages. L'idée n'est pas de concurrencer les prépas, mais d'offrir une alternative d'excellence ».
Aucun aménagement significatif pour les étudiants
Les étudiants en double licence bénéficient-ils d'aménagements particuliers ? Dans la plupart des universités, les adaptations sont minimes et concernent principalement les conflits d'emplois du temps. En dehors de quelques modules communs, comme une langue vivante ou une matière d'ouverture, suivre une double licence implique de suivre la totalité des enseignements des deux disciplines et de passer tous les examens.
À CY Cergy Paris Université, Mathieu Martin, directeur de l'institut d'économie et de gestion, veille attentivement à ce que les élèves ne décrochent pas. « Avant le printemps, j'organise une réunion d'information pour les futurs bacheliers et leurs familles. J'explique que l'économie à la fac, ce n'est pas de la SES, et j'insiste sur la charge de travail. Pourtant, nous devons parfois faire des adaptations au premier semestre », détaille-t-il. « Parcoursup ne détient pas la vérité absolue : certains professeurs de terminale surnotent, et des élèves, pourtant têtes de classe, n'ont pas la capacité de travail nécessaire. Chaque année, pour le bien des étudiants, je discute avec deux ou trois élèves pour les inciter à abandonner une des deux matières. Il vaut mieux obtenir une licence avec mention que d'en rater deux ».
À l'inverse, Mathieu Martin reconnaît que l'avantage d'un « campus à taille humaine » est de pouvoir repérer, en visitant les amphithéâtres, deux ou trois étudiants brillants capables de suivre deux cursus et de les recruter. Suivre une double licence n'est généralement pas un frein pour participer à un programme Erasmus. À Cergy, par exemple, les étudiants sont encouragés à partir dans des universités partenaires à Barcelone, Venise, en Roumanie ou en Afrique du Sud.
Une sélection drastique, comparable aux prépas
Pour intégrer une double licence, la sélection est extrêmement rigoureuse. La plupart des doubles licences scientifiques exigent un niveau en terminale équivalent à celui demandé par les classes préparatoires aux écoles d'ingénieurs. En droit-gestion ou droit-économie, les exigences sont souvent similaires à celles d'une prépa HEC.
À Lyon-1, Philippe Malbos a reçu au printemps dernier 1 050 candidatures pour seulement 35 places. Après une première sélection basée sur les notes, lui et ses collègues ont examiné une centaine de dossiers en détail. « Nous avons privilégié ceux dont on sentait qu'ils étaient bien dans leurs baskets, véritablement motivés et disposant d'une grande capacité de travail », explique-t-il. « Par exemple, l'un d'eux voulait devenir ornithologue et rêvait de modéliser les comportements des oiseaux. Mais avant de le sélectionner, nous avons vérifié qu'il avait une capacité de travail suffisante ».
À Paris-1, la licence droit-philosophie a reçu plus de 800 candidatures sur Parcoursup pour 70 places. Les responsables ont lu les lettres de motivation, qui devaient être sincères, et ont également examiné le niveau en mathématiques. « Même si en philo et en droit, il n'y en a pas, un bon niveau prouve que le jeune a une bonne capacité de travail et qu'il est bien organisé », souligne Pierre-Yves Quiviger. Les appréciations des enseignants de première et de terminale ont également été scrutées. « Un “Ne fait rien” dans un bulletin, même dans une matière secondaire, me pose problème. Nous avons tellement de demandes que nous pouvons nous permettre de ne prendre que les meilleurs ».
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2024, 5 680 candidats ont postulé à la double licence histoire-science politique pour 97 places, et 3 353 à science politique-économie pour seulement 30 places.
Des débouchés prestigieux dans les meilleurs masters
À condition d'exceller dans les deux matières, une double licence ouvre les portes des meilleurs masters. Par exemple, la licence droit-science politique de Paris-1 rivalise désormais avec Sciences Po Paris et les meilleurs IEP de province pour l'accès à des masters très compétitifs.
Mathieu Martin, de CY Cergy Paris Université, constate que « avoir deux licences sur un CV présente un énorme avantage pour décrocher un excellent master ou une grande école en admission parallèle ». « Nos statistiques sur les quinze dernières années montrent que la moitié de nos étudiants en double licence intègrent les meilleures formations en fin de troisième année. Chaque année, Paris-Dauphine recrute plusieurs de nos étudiants dans ses meilleurs masters, tout comme l'Essec ou d'autres écoles du top 10 ».
À Lyon-1, Philippe Malbos observe que les doubles diplômés suscitent désormais l'intérêt des plus grandes universités européennes, confirmant ainsi la valeur ajoutée de ces parcours exigeants et pluridisciplinaires.



