Une crise scolaire profonde dans un collège bordelais
La situation est qualifiée d'« ubuesque » par les parents d'élèves du collège Aliénor d'Aquitaine à Bordeaux. Depuis le mois de septembre, les élèves de cet établissement ont perdu près de 1.700 heures de cours en raison du non-remplacement systématique des enseignants absents. Un déficit éducatif massif qui dépasse largement les moyennes nationales et plonge la communauté scolaire dans un profond désarroi.
Des témoignages édifiants sur le terrain
« On n'a pas eu de cours d'anglais pendant trois mois. Histoire-géo, pendant un mois. Français, pareil. Avec quelques rares remplacements ponctuels, un jour par-ci, un jour par-là », témoigne Gabin*, 14 ans, élève de 4e dans l'établissement. Le jeune garçon décrit une réalité scolaire profondément perturbée où la continuité pédagogique n'est plus assurée.
Mobilisé depuis novembre dernier, le collectif de parents « On veut des profs » n'a cessé d'alerter les autorités académiques sur cette situation exceptionnelle. Leurs calculs révèlent que ces 1.700 heures représentent 13% du temps d'enseignement non assuré et jusqu'à 20% du temps scolaire passé en permanence pour certains élèves, loin des salles de classe.
Un problème qui dépasse les moyennes nationales
Ces chiffres alarmants dépassent significativement la moyenne nationale qui s'établissait à 9% pour l'année scolaire 2023-2024, soit 10,3 millions d'heures perdues dans l'ensemble des collèges publics français selon un rapport de la Cour des comptes. Ce document, réalisé après une saisine de la Défenseure des droits Claire Hédon, dénonce un « préjudice direct » pour les enfants privés d'enseignement.
Face à cette situation critique, l'académie de Gironde évoque pudiquement un « concours de circonstances » sans fournir davantage d'explications. Pourtant, certaines sources interrogées pointent du doigt un « problème de management au niveau de la direction » de l'établissement.
Des responsabilités multiples et une crise chronique
Pour David Pijoan, professeur de mathématiques dans le collège et responsable Snes-Fsu en Gironde, les responsabilités sont claires : « le rectorat et les services académiques ont manqué à leurs obligations ». Il dénonce un problème « chronique » de remplaçants qui s'expliquerait par « des choix opérés au niveau national ces dernières années ».
Le syndicaliste souligne que les absences longues n'ont « pas du tout été remplacées au début, puis très mal remplacées » par des contractuels et vacataires « travaillant dans des conditions précaires ». Une précarisation du système éducatif qui affecte directement la qualité de l'enseignement dispensé aux élèves.
Des parents en colère et inquiets pour l'avenir
Jean-Raoul Evrard, membre actif du collectif de parents et père d'un garçon en 6e, juge sévèrement les actions du rectorat : « Durant l'année scolaire, le rectorat a réussi à pallier quelques problèmes, mais les chiffres prouvent que ça n'a pas du tout arrangé la chose ». « Très inquiet » pour la rentrée 2026, le collectif a manifesté fin mars devant les services départementaux de l'Éducation nationale.
Dans une lettre ouverte adressée au recteur et au ministre de l'Éducation, les parents déplorent des promesses « reposant sur des moyens provisoires et non sécurisés ». Ils soulignent avec force qu'« une enveloppe horaire ne vaut que si les ressources humaines existent réellement » et réclament « un financement exceptionnel des remplacements dès la première heure d'absence ».
La crainte d'un exode vers le privé
Marc Baudemoulin, représentant de la FCPE pour le collège, exprime une inquiétude grandissante : « Je crains que des parents se tournent vers le privé, en l'absence de garantie réelle d'avoir plus de moyens pour la rentrée 2026 ». Cette crainte s'inscrit dans un contexte national particulièrement tendu pour l'Éducation nationale.
Un contexte national de suppressions de postes
Le ministère de l'Éducation nationale a en effet annoncé 4.000 suppressions de postes d'enseignants pour la rentrée 2026, public et privé confondus. Cette décision s'appuie sur une « chute démographique comme jamais notre pays n'en a connu » selon les arguments ministériels.
Le détail de ces suppressions est éloquent :
- 1.891 postes dans le premier degré public
- 1.365 postes dans le second degré
- 40 postes en Gironde dans le premier degré
- 28 postes en Gironde dans le second degré
Les syndicats d'enseignants contestent vigoureusement cette logique et appellent au maintien des effectifs pour permettre des classes moins chargées et réduire le nombre d'heures de cours non remplacées.
Des conséquences dramatiques sur la motivation des élèves
Retour au collège Aliénor d'Aquitaine où Gabin résume le sentiment général : « Avec toutes ces absences, on passe souvent plus de temps en permanence qu'en classe. Plus de la moitié de la classe ne fait plus ses devoirs, on est tous démotivés et en même temps hyperstressés pour la 3e ». Un constat amer qui illustre les conséquences concrètes de cette crise scolaire sur le moral et les apprentissages des adolescents.
Cette situation bordelaise, bien que particulièrement aiguë, reflète des difficultés structurelles qui traversent l'ensemble du système éducatif français. Entre moyens insuffisants, problèmes de gestion locale et décisions nationales controversées, l'équation semble de plus en plus complexe à résoudre pour garantir à tous les élèves un droit fondamental : celui de bénéficier d'un enseignement continu et de qualité.
*Le prénom a été modifié pour préserver l'anonymat du mineur.



