Qu’est-ce qui manque à la droite LR pour l’emporter à la présidentielle de l’an prochain ? Elle a déjà un candidat, Bruno Retailleau, et un autre qui s’approche de la ligne de départ, David Lisnard, le maire de Cannes, en rupture avec le parti. Même s’il peut être trompeur, un an avant l’échéance, il y a dans l’air comme un sentiment diffus que cette droite n’est pas encore prête à accéder à l’Élysée et qu’il faut s’attendre à un second tour entre le candidat du RN – Marine Le Pen ou Jordan Bardella — et Jean-Luc Mélenchon.
Certes, si loin du scrutin, rien n’est joué et tout est encore possible. Les esprits pressés diront que c’est une question de candidat, Retailleau ayant « collaboré » en jouant la carte du bloc central avec les macronistes en acceptant d’être ministre de l’Intérieur pendant plus d’un an dans les gouvernements Barnier, puis Bayrou. Le problème est, hélas, plus grave pour la droite, apparemment toujours groggy après son échec de 2017 et neuf ans de macronisme. Il est psychologique et même, excusez du peu, existentiel, voire métaphysique.
Encore une resucée fumeuse de la fameuse querelle sur le sexe des anges que celle de savoir si la droite devait « collaborer » ou pas avec le président après sa funeste dissolution. Elle ne peut espérer conquérir un jour le pouvoir que dans le cadre d’une alliance avec les ex-macronistes reconvertis dans le centrisme : Gabriel Attal et Édouard Philippe. S’il y a un malaise, c’est que la droite, en quête d’identité, est à refonder. Et, pour ce faire, tombe à pic la contribution au débat de Mathieu Bock-Côté dans un autoportrait intellectuel aussi truculent qu’iconoclaste : Le Pessimiste joyeux.
Pour secouer ainsi le cocotier, il fallait ce Québécois atypique et ogresque, je dis à dessein « Québécois » et non « Canadien » parce qu’il reconnaît préférer habiter, dans ses rêves, « le pays qui lui reste à faire », quitte à ce que ce soit un Québec indépendant de gauche plutôt qu’un Québec canadien de droite, on voit le genre – tout le contraire d’un idéologue obtus. « La droite, observe Bock-Côté, n’a eu aucun récit véritable à proposer depuis longtemps, sinon celui de la décadence occidentale. » À l’origine, ajoute-t-il, elle est le parti du péché originel. Parce qu’elle a compris que l’homme est imparfait, elle considère que la politique doit d’abord fonctionner sur le principe du moindre mal. Si ça ne fait pas rêver, ça évite au moins de faire des dizaines de millions de morts. Il y a néanmoins « une transcendance politique propre à la droite, une transcendance tragique, celle de la fidélité aux origines, celle de la quête… »
Charles Péguy, sors de ce corps ! Sans spiritualité, il n’y a pas de politique qui vaille, car elle devient le fourrier d’un cynisme à la petite semaine, une passion triste de gouapes. Tel était le message de Péguy, républicain mystique et poète, longtemps socialiste avant de se fâcher avec Jean Jaurès et de mourir pour la France en 1914. Aujourd’hui, nous dit Bock-Côté, la droite ne peut s’imposer qu’à plusieurs conditions. En ne se contentant pas du rôle de comptable en chef de la nation, mais en renouant avec une mythologie partagée et le sens de la filiation, l’homme naissant toujours dans un monde qui le précède et qui lui survivra. En s’inscrivant aussi comme le parti des libertés, pas seulement comme celui de l’identité, et en défendant la démocratie libérale dans son essence même, comme le général de Gaulle : « la souveraineté populaire plus les libertés ».
La droite ne doit pas avoir peur d’elle-même : « Être à droite, c’est déjà être trop à droite », rigole Bock-Côté dans son essai jouissif. Pour exister, elle doit aussi tourner le dos aux « modernes » qui se prennent pour Dieu et prétendent « rationaliser » le réel, cette bonne blague. Elle doit dans la foulée s’en prendre au progressisme dominant qui prétend nous délivrer de tout en nous ramenant à l’homme indifférencié. Vaste programme quand « l’État se substitue aux parents, aux communautés, aux villages, à tout ce qui fait que l’homme est enraciné dans la vraie vie ». La morale de tout cela, c’est que, au lieu de se borner à réparer un pays abîmé par l’immobilisme étatiste et un endettement exponentiel, la droite ne pourra s’exempter, si elle veut exister, de contribuer à élever le débat en devenant ce qu’elle est.
Bon vent à Bruno Retailleau et consorts !
Le Pessimiste joyeux, de Mathieu Bock-Côté, entretiens avec Laurent Dandrieu (Fayard, 264 p., 21,90 €).



