Un revirement inattendu
Le Pentagone a brusquement retiré des milliers de soldats d’un déploiement prévu en Pologne, ont indiqué des responsables jeudi 14 mai. Cette volte-face s’inscrit dans une réduction plus large des effectifs, alors que le président Donald Trump a exprimé sa colère face au manque de soutien européen dans la guerre contre l’Iran.
Cette décision a été d’autant plus surprenante que des soldats et du matériel avaient déjà commencé à être acheminés vers le territoire polonais, dans le but de renforcer la dissuasion européenne face à la menace russe. Dans plusieurs capitales européennes comme au Pentagone, cette annonce a ravivé les inquiétudes, d'aucuns craignant qu’un tel signal puisse encourager la Russie. "Nous n’avions aucune idée que cela allait arriver", a confié un responsable américain auprès de Politico, se demandant si d’autres annonces du même type pourraient suivre.
Une annulation exceptionnelle
Les annulations de déploiements militaires planifiés depuis longtemps sont exceptionnelles, surtout lorsqu’elles interviennent après le début de l’opération. Environ 4 000 soldats américains, accompagnés d’équipements lourds comme des chars Abrams et des véhicules de combat Bradley, devaient participer à des exercices militaires en Pologne. Ces manœuvres avaient pour objectif à la fois de former les troupes et d’adresser un signal stratégique à Moscou, alors que des dizaines de milliers de militaires américains sont déjà stationnés en Europe, dont une large partie dans le cadre de rotations temporaires depuis les États-Unis ou d’autres bases.
Le lieutenant-général Ben Hodges, ancien commandant de l’armée américaine en Europe, a rappelé à Politico que la mission des forces américaines sur le continent "consiste avant tout à dissuader les Russes, protéger les intérêts stratégiques américains et rassurer les alliés". "Et maintenant [avec ce retrait en Pologne], un atout très important qui devait contribuer à cette dissuasion a disparu", a-t-il déploré, rappelant que "les Polonais n’ont certainement jamais critiqué le président Trump", et qu'"ils font tout ce qu’on attend de bons alliés".
Réduire la présence américaine
"La décision de retirer des troupes découle d’un processus complet, à plusieurs niveaux, intégrant les points de vue des principaux responsables des forces américaines en Europe et de toute la chaîne de commandement. Ce n’était pas une décision imprévue prise à la dernière minute", s'est justifié de son côté Joel Valdez, porte-parole par intérim du Pentagone. Au début du mois, Donald Trump avait déjà annoncé vouloir retirer 5 000 soldats américains stationnés en Allemagne, dans un contexte de tensions avec le chancelier Friedrich Merz et plusieurs alliés européens. Le locataire de la Maison-Blanche reproche à ces derniers un soutien jugé insuffisant à la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, conflit actuellement suspendu par un cessez-le-feu fragile. Et cela pourrait n'être qu'un début : Donald Trump a affirmé vouloir réduire la présence militaire américaine "de bien plus" que les 5 000 soldats initialement évoqués, et cette réorganisation pourrait s’étendre sur une période comprise entre six mois et un an, précisent des sources au Washington Post.
Les réductions envisagées comprennent aussi l’abandon d’un projet visant à stationner en Europe un bataillon américain spécialisé dans les frappes à longue portée, une information révélée par le média américain. Selon plusieurs responsables de la Défense, cette décision représente une perte importante pour la sécurité du continent. Le projet, annoncé par l’Otan en 2024, prévoyait la supervision de missiles à la portée "nettement plus longue que les capacités terrestres actuelles" présentes en Europe.
Une situation "préoccupante"
Dans plusieurs documents de stratégie militaire, le département américain de la Défense a expliqué vouloir renforcer sa présence dans le Pacifique et dans l’hémisphère occidental, tout en transférant davantage de responsabilités liées à la défense européenne aux pays membres de l’Otan. Jeanne Shaheen, sénatrice démocrate du New Hampshire et membre de la commission sénatoriale des forces armées, a déclaré jeudi devant la presse que l’annulation du déploiement de cette brigade en Pologne était "vraiment préoccupante". D'après elle, empêcher l’envoi d’une brigade blindée auprès d’un allié européen important risque d’encourager Vladimir Poutine dans la guerre menée par la Russie en Ukraine, désormais dans sa cinquième année. "Cela envoie un mauvais message", a-t-elle fustigé, dénonçant "une vision à très court terme".
Dans le projet de loi de défense adopté cette année, les parlementaires ont imposé au Pentagone de fournir des plans détaillés si la présence militaire américaine en Europe passe sous le seuil de 76 000 soldats pendant plus de 45 jours, rappelle le Washington Post. Jeanne Shaheen a estimé que la décision concernant la Pologne ne devrait probablement pas faire tomber les effectifs sous ce niveau, tout en appelant les élus républicains du Congrès à réagir publiquement.
De son côté, le ministre polonais de la Défense, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz, a tenté de relativiser la portée de cette décision. Sur les réseaux sociaux, mercredi soir, il a déclaré que ce retrait "ne concerne pas la Pologne", mais découle d’un "changement précédemment annoncé dans la présence de certaines forces armées américaines en Europe". Selon de récents sondages, la majorité des Polonais sont pourtant favorables à la présence d’une base militaire américaine sur leur territoire, contrairement à de nombreux autres pays européens. Les dépenses de défense de la Pologne devraient par ailleurs atteindre 4,7 % de son PIB cette année, le niveau le plus élevé parmi les alliés de l’Otan, faisant dire à Donald Trump que le pays était un "modèle" à suivre.



