« Je regrette presque de ne pas avoir eu d’opposants », lance Lionnel Luca après sa quatrième réélection à la mairie de Villeneuve-Loubet, sous l’étiquette Les Républicains (LR). Seul candidat en lice, ce « dinosaure de la droite gaulliste », comme il se qualifie avec humour, fait figure d’exception dans un département où les élections municipales ont largement rebattu les cartes, avec la poussée du Rassemblement national. Fort de quarante-cinq ans d’expérience politique — il militait au RPR dès 1981 —, il livre son analyse de la situation.
Un regard sur l’alliance Ciotti-RN
Interrogé sur l’alliance d’Éric Ciotti avec le Rassemblement national, annoncée il y a deux ans, Lionnel Luca confie : « Je ne pressentais rien. Quand votre chef bascule d’un côté sans vous prévenir, c’est un peu dur. Après, il a suivi sa logique. C’est pour ça que je n’ai pas apprécié que mes petits camarades l’insultent copieusement après avoir fait semblant de dire qu’il était le meilleur. » Il précise toutefois désapprouver cette situation. « Si localement, il a réussi à faire exister le mouvement qu’il a créé, globalement, le RN a fait une OPA sur ce qu’était le RPR d’autrefois. Je serai bientôt le dernier des Mohicans. »
Sur l’ère Ciotti, le maire de Villeneuve-Loubet estime : « C’est un excellent gestionnaire qui a de la rigueur. Avec lui, il n’y aura pas de système comme chez Estrosi. La preuve : il met fin aux petits privilèges entre copains et tend la main à l’opposition. Entre la Métropole et la CASA, nous pouvons aussi espérer un dialogue. Jusqu’à présent, c’était le néant, ce qui était ridicule. »
Soutien à Retailleau, mais des nuances
Concernant la course à la présidentielle, Lionnel Luca soutient Bruno Retailleau, investi par LR. « Je vais essayer qu’on sorte du manichéisme Mélenchon-Bardella. C’est pour ça que je soutiens Retailleau. Après, est-ce qu’il est capable de fendre le mur d’indifférence ? Ça lui appartient. » Il approuve les positions régaliennes de Retailleau sur la sécurité, la justice, la gestion des finances publiques et la laïcité, mais se différencie sur la question migratoire. « Si on veut vraiment réguler l’immigration, il faut déjà que ceux qui sont chez nous — qui travaillent, qui apportent à la nation — aient leurs papiers. On est bien content d’avoir tel toubib, tel manœuvre. Il y a une hypocrisie là-dessus. Et puis, s’il y a moins d’actifs et toujours plus de seniors, comment on fait pour payer les pensions, hormis les départs à la retraite retardés ? L’immigration permet d’équilibrer. »
Conscient que ce discours est minoritaire à droite, il ajoute : « J’ai toujours été à part dans mon parti. Mais attention, je dénonce aussi une certaine gauche qui trouve qu’il est logique d’accueillir le monde entier… quand on a déjà des gens en souffrance chez nous. Il faut réinstaurer le système de frontières pour éviter qu’il y ait des tentes qui s’installent. Il faut aider les pays pauvres à se développer tout en combattant les passeurs, ces négriers contemporains. »
David Lisnard et les divisions internes
Interrogé sur un éventuel tiraillement entre sa fidélité aux LR et David Lisnard, qu’il admire, Luca répond : « David Lisnard est le seul qui est vraiment compétent sur l’absurdité kafkaïenne de la bureaucratie française. C’est lui qui peut sans doute proposer des pistes de redressement. Malheureusement, tous les candidats sont assez superficiels par rapport à ce que vivent les maires, eux qui tiennent ce pays et qu’on vient piller pour rétablir le déficit de l’État. »
À propos du départ de Joseph Segura de LR vers Nouvelle Energie, le parti de Lisnard, Luca ironise : « Je ne savais même pas que Joseph Ségura était LR (rires). Je respecte ses choix, on se connaît depuis longtemps, mais j’étais plus surpris qu’il puisse avoir l’étiquette LR pour les élections. Il ne me semblait pas qu’il était LR pendant la période macronienne. »
Relations avec le RN et conseils à la nouvelle génération
Le nouveau maire RN de Cagnes, Bryan Masson, prend souvent Luca en exemple. « Il a eu la bonne idée de ne pas venir me cracher à la figure. C’était peut-être son intérêt aussi de donner à croire que je suis quelqu’un de porteur… Nous avons des relations cordiales. J’espère qu’elles se poursuivront pour régler des problèmes que son prédécesseur a refusé de régler. » Quant à une proximité idéologique, il affirme : « Tout le monde attendait impatiemment que je tombe au RN. Mais non : il n’y a pas plus gaulliste que moi. À Colombey-les-Deux-Églises, sous la croix de Lorraine, il est écrit : “La seule querelle qui vaille, c’est la dignité de l’homme”. C’est ça, la politique. Maintenant, de là à dire que le RN est fasciste, c’est ridicule. Avec une génération d’élus née au XXIe siècle, qu’est-ce que vous voulez raconter ? Qu’il y a le fascisme, Jean-Marie Le Pen ? Tout ça, ce sont les vieilles lunes de la gauche complètement ringardes. »
Au jeune maire, il conseille : « Qu’il reste ce qu’il est. Il a fait une bonne campagne. Maintenant, il faut être moins dans le paraître. Une fois que les gens vous ont élu, ils n’ont pas besoin de vous voir à tout bout de champ. Je pense que les communicants sont le fléau de la démocratie. Du moment que tu annonces en grande pompe un projet, les gens pensent que c’est fait. Moi, je pense exactement l’inverse : je n’annonce rien, je fais et après, j’en parle. Il va falloir plonger dans les dossiers. Le maire, c’est celui qui est plus compétent que ceux qui sont supposés compétents. Il ne doit pas être à la merci des fonctionnaires, même des siens. »
Analyse des défaites et des soutiens
Sur la défaite de Louis Nègre à Cagnes dès le premier tour, Luca est sans concession : « Ne jamais répondre aux courriers qu’on lui envoie, ne jamais traiter les problèmes communs : Louis Nègre était d’une arrogance absolument déplaisante. Tout était compliqué sous prétexte que tel ou tel projet pouvait bénéficier à une autre commune que la sienne… Il n’y a pas beaucoup de maires qui ont été très désolés de son échec. » En revanche, il salue Jean Leonetti, réélu : « C’est un homme cultivé, instruit, qui n’est pas dans le slogan et ne prend pas les gens pour des imbéciles. »
À Roquefort-les-Pins, le jeune Ewan Corinaldesi, 20 ans, a mis fin aux 43 ans de mandat de Michel Rossi. Luca commente : « C’est nouveau, cette prime à la jeunesse qui vient parfois supplanter la prime de l’expérience. Macron a ouvert la voie… Je note que Michel Rossi a transformé un village-rue qui ne ressemblait à rien en une véritable commune provençale. Pour son successeur, je n’ai pas de conseils à donner, chacun fait son expérience. »
Enfin, il revient sur le cas de Jean-Bernard Mion, réélu à La Colle-sur-Loup avec l’investiture LR, alors que Luca soutenait son rival Philippe Calatayud. « Parce qu’il est conseiller national LR. On a un bureau politique local qui s’est permis de donner l’investiture à Patrice Cirio, désigné chef de file pour conduire la campagne municipale. Mais il est le premier adjoint de M. Mion, qui est Horizons, chez Édouard Philippe et Christian Estrosi. On est Les Républicains ou Les Renégats ? » Il explique ce choix par des pressions locales et des arrangements entre partis. « Tout ça parce que le maire Horizons de Nice a besoin du soutien LR et que le maire de Nîmes LR a besoin du soutien Horizons. Les deux ont perdu. »



