« L'âme brisée du Parti socialiste. » Cette expression employée par le quotidien libéral El Mundo reflète parfaitement le séisme provoqué en Espagne par la mise en examen pour corruption de l'ancien chef de gouvernement socialiste José Luis Zapatero. Les très graves accusations qui pèsent sur le mentor de nombreux socialistes espagnols mettent désormais en danger la survie de l'exécutif du Premier ministre Pedro Sanchez. D'autant que ce dernier était déjà affaibli par d'autres scandales de corruption, la rébellion de certains de ses alliés, et une défaite cuisante aux quatre derniers scrutins régionaux.
Un choc national
Le pays est sous le choc. Comment celui qui était surnommé « Bambi » en raison de sa supposée ingénuité et de son magistère moral sur son camp a-t-il pu en arriver là ? Comment celui qui a dirigé le pays entre 2004 et 2011 a-t-il pu tomber aussi bas ?
Un dossier accablant
Le juge d'instruction José Luis Calama, qui n'est pas connu pour ses positions conservatrices, l'accuse ni plus ni moins d'être « le leader d'une structure organisée et stable » de trafic d'influence entre 2020 et 2025. L'accusé doit comparaître le 2 juin. C'est une triste première dans la démocratie espagnole : jamais un ancien chef de gouvernement n'avait directement été mis en examen par un juge. « C'est d'autant plus grave que José Luis Zapatero constitue une pièce essentielle du dispositif de défense de Pedro Sanchez », analyse le quotidien La Vanguardia. Les oppositions de droite et d'extrême droite réclament « le départ immédiat » de l'actuel leader socialiste, l'un des derniers en Europe.
Dans un très dense dossier d'instruction de 80 pages, le juge Calama documente la présumée responsabilité de José Luis Zapatero : appels téléphoniques, mails, documents bancaires, virements… Mardi 19 mai, dans une allocution vidéo débitée sur un ton grave, l'intéressé a nié en bloc les accusations dont il est l'objet. Il a assuré que « tout avait été fait dans la stricte légalité ». Pour autant, en l'état, les charges dévoilées par le magistrat sont d'une gravité stupéfiante. Selon lui, l'ancien chef de l'exécutif espagnol serait le cerveau d'un réseau corruptif complexe, dont les méandres s'étendent d'Abou Dabi jusqu'au Venezuela, en passant par la Chine via des sociétés offshore.
Des accusations financières précises
José Luis Zapatero est accusé d'avoir joué de son influence pour obtenir, en 2021, un sauvetage public à hauteur de 53 millions d'euros de la compagnie aérienne Plus Ultra, cette dernière ayant accumulé les pertes depuis 2015. La compagnie lui aurait ensuite reversé de l'argent via diverses sociétés. Dans l'opération, l'ancien dirigeant socialiste aurait touché 1,95 million d'euros. En outre, au travers d'une société de marketing, ses deux filles, Alba et Laura, auraient elles aussi empoché un peu plus de 1 million d'euros. Dans les conversations versées au dossier, il apparaît que José Luis Zapatero était « l'agent » de personnalités corrompues résidant au Venezuela. Outre le « trafic d'influence », l'intéressé est accusé d'« exercice illicite d'influence auprès de gouvernements étrangers » et de « blanchiment d'argent ».
Un coup dur pour toute la gauche
Si la culpabilité de José Luis Zapatero était avérée, ce serait un coup de massue pour la gauche espagnole. Zapatero lui servait de boussole morale. Il avait fait voter le mariage homosexuel, les aides aux personnes âgées, la législation contre les femmes battues, les lois mémorielles contre le legs du dictateur Franco. Il fut aussi le Premier ministre qui parvint à obtenir le démantèlement de l'organisation terroriste ETA. Ces dernières années, le soutien de José Luis Zapatero avait été décisif dans la résilience politique de Pedro Sanchez : sa participation providentielle dans la campagne des législatives de 2023, ses négociations avec les séparatistes catalans à qui une généreuse amnistie avait été accordée, sa récente implication dans des scrutins en Castille ou en Andalousie pour sauver les meubles de son camp bien mal en point… Tout cela a beaucoup aidé l'actuel chef du gouvernement.
« C'est la chute du troisième homme de Pedro Sanchez », titre le journal El Mundo, en référence à celle, récente, de son « numéro deux » Santos Cerdan, tombé pour… corruption. « Zapatero s'est affirmé ces derniers temps comme l'idéologue et le lobbyiste en chef de Pedro Sanchez, souligne l'analyste Iñaki Ellakuria. Il est donc celui qui peut précipiter et accélérer le processus de déliquescence de l'administration au pouvoir. »
L'avenir incertain
Pour l'heure, les socialistes et leurs alliés défendent la présomption d'innocence de José Luis Zapatero et attendent le verdict judiciaire. Pedro Sanchez, lui, dit maintenir sa confiance en son prédécesseur. Même si, a-t-il admis, « les prochains mois vont être difficiles ».



