Gauche : le débat sur la production de richesses s'invite dans la campagne
Gauche : production de richesses, nouveau front de bataille

À gauche, la bataille des idées démarre à pas feutrés, à moins d’un an du premier tour de l’élection présidentielle. Boris Vallaud, du Parti socialiste, a fait paraître un livre sur la « démarchandisation » de nos vies, qui entend redéfinir les frontières entre le capitalisme et la sphère publique. Clémence Guetté, de La France insoumise, s’apprête à publier son premier essai, Pour une politique de l’amitié, et l’on attend encore que Raphaël Glucksmann, de Place publique, dévoile le contenu du sien, très attendu par la presse.

Dans les think tanks, dont nul n’ignore la fonction de boîtes à idées pour les responsables politiques, on commence aussi à se projeter vers 2027. À ce sujet, Simon-Pierre Sengayrac identifie un angle mort dans la réflexion économique à gauche, son grand domaine de compétence puisqu’il est codirecteur de l’Observatoire de l’économie de la Fondation Jean-Jaurès.

Selon lui, si les programmes de gauche savent réguler et contraindre l’économie de marché, ils omettent d’assumer une responsabilité dans l’acte de produire. Un point qui devra être corrigé : la gauche ne peut tout miser sur la redistribution des richesses.

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Une production oubliée ?

Le Point : Quand on examine les programmes économiques de la gauche, le sentiment dominant est que l’accent semble mis sur la répartition des richesses, au détriment de la question de leur création. Partagez-vous cette observation ?

Simon-Pierre Sengayrac : Pas vraiment car la raison d’être de la gauche repose sur deux idées principales. D’abord, elle affirme que la production de richesses est le fait des travailleurs. Ensuite, dans une perspective inspirée du marxisme, elle considère que le problème central réside dans le fait que la valeur produite par ces travailleurs ne leur est pas pleinement restituée.

Dès lors, le combat de la gauche consiste à promouvoir une répartition des richesses la plus équitable possible entre d’une part ceux qui produisent la richesse, les travailleurs, et de l’autre les propriétaires de l’entreprise. Dans ce cadre, production et répartition ne s’opposent pas : elles constituent les deux faces d’une même réalité. Produire des richesses et être justement rémunéré pour son travail forment ainsi le cœur du projet de la gauche.

Et pourtant, à gauche, on entend peu les représentants politiques d’aujourd’hui parler de production. L’obsession reste la redistribution et parfois la redistribution de richesses qui n’ont pas encore été produites…

S’il y a un impensé économique à gauche, il n’est pas sur la création de richesse mais sur la manière de produire ces richesses. Les programmes de gauche ont souvent le réflexe de réguler ou de contraindre l’économie de marché, sans toujours chercher à assumer pleinement une responsabilité directe dans l’acte de produire.

C’est notamment ce que soulignent Ezra Klein et Derek Thompson dans Abundance. L’idée que je défends, et qu’ils explorent eux aussi, est que la création de richesse ne doit pas nécessairement passer exclusivement par le marché : elle peut aussi relever de cadres collectifs, orientés vers l’intérêt général.

Quand on produit davantage de biens essentiels, ils deviennent plus accessibles, et cela réduit durablement le besoin de redistribution. Lorsque les salaires sont élevés, les aides sociales deviennent moins nécessaires ; lorsque l’offre de soins est abondante – avec suffisamment de médecins et d’hôpitaux –, son coût se réduit et avec lui les remboursements de l’Assurance maladie, etc. La véritable question est donc la suivante : préfère-t-on corriger a posteriori les déséquilibres du marché, par la redistribution, ou agir en amont pour les prévenir en organisant autrement la production ?

Un transfert budgétaire massif

Dans Abundance justement, les auteurs estiment que la gauche doit déployer une doctrine de production. Comment s’y prendre, dans le cas de la France ?

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C’est assez simple dans son principe : il faut opérer un transfert budgétaire massif, en réorientant une partie des aides vers l’investissement et les services publics. Aujourd’hui, l’ordre de grandeur des dépenses publiques distribuées sous forme d’aides – aux ménages comme aux entreprises – avoisine les 1 000 milliards d’euros. Or une part significative de ces dépenses correspond en réalité à des mécanismes de compensation, liés au recul de l’État dans ses fonctions de planification et d’organisation.

L’idée est donc de réallouer une partie de ces ressources vers la production directe de biens et de services d’intérêt général. Par exemple, plutôt que de consacrer plusieurs milliards d’euros au crédit d’impôt recherche, on pourrait financer davantage de recherche fondamentale. De même, plutôt que de multiplier les aides au logement comme les APL, on pourrait investir dans la construction de logements, ce qui, en augmentant l’offre, contribuerait mécaniquement à faire baisser les loyers.

Dans cette logique, je propose de redéployer environ 100 milliards d’euros d’aides – aujourd’hui majoritairement orientées vers les entreprises – vers un grand plan d’investissement dans les services publics et les infrastructures. L’enjeu est de passer d’une logique de correction a posteriori à une logique de production en amont, capable de réduire durablement les déséquilibres.

Démarchandisation et bornes du marché

Boris Vallaud propose de « démarchandiser » les activités jugées essentielles, comme le soin, l’autonomie, au sein desquelles le capitalisme produirait inégalités et défaillances. Est-ce ainsi que la gauche doit penser la production ?

J’apporterais d’abord une nuance à la proposition de Boris Vallaud : nous évoluons dans une économie de marché. Le capitalisme structure notre système depuis deux siècles et, même si l’on est critique à son égard – ce qui est mon cas – et qu’il faut impérativement mieux le réguler, les entreprises restent des acteurs indispensables. Elles sont le moteur de la création de richesse, de l’emploi et de l’innovation ; nous ne pourrons pas nous passer d’elles.

Cependant, et c’est mon second point, je rejoins Boris Vallaud sur la nécessité de « borner » ce marché par un processus de démarchandisation. Nous nous référons tous deux aux travaux de l’économiste Karl Polanyi, notamment son ouvrage La Grande Transformation (1944). Sa thèse démontre que lorsque le marché ne rencontre plus de limites, il s’empare de domaines qu’il ne sait pas gérer, ce qui finit par détruire de la « valeur collective », au sens sociétal et non purement financier.

Les exemples cités par Boris Vallaud sont extrêmement pertinents : la santé, le logement, la petite enfance ou encore la gestion de l’eau. Ce sont ce que l’économiste Paul Samuelson appelle des « biens publics » ou des « biens communs ». Sur ces secteurs stratégiques, la gauche doit effectivement assumer une production qui échappe aux seules lois du profit pour garantir l’intérêt général.

Une ligne de fracture à dépasser

La création de richesse est-elle une ligne de fracture fondamentale en économie entre la gauche et la droite ?

Si l’on caricature, la droite tend à privilégier la création de richesses, avec l’idée que cette dynamique finit par bénéficier à l’ensemble de la société. Or les évolutions récentes montrent que ce mécanisme ne fonctionne pas toujours comme attendu : la France n’a jamais été aussi riche, et pourtant une large partie de la population fait face à des contraintes budgétaires croissantes. Entre loyers, énergie et dépenses incompressibles – qui avoisinent en moyenne 1 186 euros –, le reste à vivre se réduit fortement, y compris pour des revenus proches du smic ou du salaire médian. En réaction, la gauche met davantage l’accent sur la redistribution, partant du constat que les fruits de la croissance sont aujourd’hui inégalement répartis et qu’une minorité en capte une part disproportionnée.

Mais cette opposition reste incomplète. La véritable ligne de fracture ne porte pas seulement sur la création ou la redistribution des richesses, mais sur la manière de produire et sur les finalités de cette production. Une stratégie durable consiste sans doute à articuler les deux : produire davantage de biens et de services essentiels – logements, infrastructures, services publics – afin de réduire les inégalités en amont, plutôt que de s’en remettre uniquement à des mécanismes de redistribution, nécessaires mais insuffisants à eux seuls.