Un précédent historique
En janvier 1961, une question fut posée à des millions de Français : « Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à l’autodétermination des populations algériennes et à l’organisation des pouvoirs publics en Algérie avant l’autodétermination ? » Le « oui » l’emporta largement : environ 75 % des suffrages exprimés approuvèrent le projet, soit près de 17,5 millions de « oui » sur un corps électoral de 32,5 millions d’inscrits.
Le 1ᵉʳ juillet 1962, une autre question fut posée, cette fois aux électeurs d’Algérie : « Voulez-vous que l’Algérie devienne un État indépendant, coopérant avec la France, selon les modalités définies par les déclarations du 19 mars 1962 ? » Le « oui » y fut quasi unanime, avalisant l’indépendance qui sera officiellement reconnue quelques jours plus tard. Les majorités s’entendaient au moins pour que chacun écrive sa propre histoire à l’époque des fins supposées claires et tranchées. L’avenir n’était pas encore devenu le passé, ni en France ni en Algérie.
Une colonie inversée
Plus tard, bien plus tard, la question contraire semble s’imposer à l’esprit de notre génération. Formulons-la avec brutalité : êtes-vous pour ou contre l’« autodétermination » de la France face à l’Algérie d’aujourd’hui ? C’est une dystopie électorale qu’on peut imaginer, en ce moment, en France, autour de la question algérienne. Elle permettra au moins d’éclairer cette confusion entre dépendances et indépendances. Entre diplomatie dite de douceur, reprises ratées des contacts, immigrations et expulsions, communautarisme et barbouzerie, l’affaire « algérienne » provoque, jusqu’à l’addiction, un débat parfois aveugle et trace la ligne entre deux camps français.
Les uns plaident pour une rupture totale, une indépendance véritable et assumée de la France, une déconnexion et un traitement d’égal à égal. D’autres défendent l’idée, toujours floutée par le mémoriel, amoindrie par la contrition, revigorée par l’espoir d’une paix définitive des âmes, d’une relation inévitable, d’un renversement des rôles où l’Algérie occuperait le statut d’un territoire apaisé, presque d’outre-mer symbolique, pour la France.
En plus cruel, la question est de juger du désir de dépendance ou d’indépendance de la France vis-à-vis de l’Algérie. Avec, en nœud gordien, l’islam de France (pas un islam algérien importé en France), l’immigration bonne et mauvaise, et le mémoriel, prête-nom des guerres menées par ceux qui n’ont jamais fait la guerre.
Un cordon trop court
Contrairement à d’autres relations entre ex-colonisateur et ex-colonisé – entre le Japon et la Corée, entre le Vietnam et les États-Unis, etc. –, le cas « Algérie française » contre « France algérienne » s’aggrave de la proximité géographique, de la Méditerranée trop étroite, de ces circulations humaines, économiques et mémorielles qui empêchent physiquement l’apaisement de l’histoire. À la fin, l’on se retrouve avec quatre pays à emboîter dans l’étroite surface intime du consensus. L’image de l’Algérie en France, l’image de la France en Algérie, la France elle-même et l’Algérie. Et personne n’a encore trouvé la solution, sauf celle de l’affect.
Petite curiosité pour l’avenir : en 2017, Macron, candidat à l’élection présidentielle, a entrepris un voyage à Alger pour s’adresser aux Algériens de France ou aux Français d’origine algérienne. Discours et autres échanges. L’on ignorait à l’époque que c’était « la dernière fois ». Car, pour 2027, si l’Algérie figure dans le menu des compétitions électorales, il paraît certain qu’aucun candidat n’ira y poser le pied et prendre la langue.
Alger, un mirage électoral
Mélenchon est interdit en Algérie pour ses prises de position sur le Sahara occidental, le candidat de droite n’ira pas. Restera celui de gauche, mais ce sera aussi sa défaite. À une table sous le beau ciel de Paris, un « spécialiste » de la question m’explique : aujourd’hui Alger ne sera pas La Mecque des candidatures françaises.
Résultat : c’est curieusement Alger qui perd son influence présumée et la pensée magique qui va avec, celle qui fait croire que, si l’on plaît à Alger, on va nécessairement être élu en France. La réalité, Mélenchon a rendu caduque ce pèlerinage : de nos jours, plus qu’à Alger, c’est à la sortie des mosquées qu’il a décidé de trouver ses électeurs.



