Le fragile cessez-le-feu conclu le 8 avril entre les États-Unis et la République islamique ne tient plus qu'à un fil. La marine iranienne a tiré ce lundi des missiles en direction de navires militaires américains entrés dans le détroit d'Ormuz, au lendemain de l'annonce par Donald Trump du lancement d'une opération navale américaine visant à escorter des navires bloqués depuis deux mois dans cet étroit corridor maritime sur ordre de Téhéran. Baptisée Project Freedom (« Projet Liberté »), cette opération militaire doit impliquer des destroyers lance-missiles, plus d'une centaine d'aéronefs et 15 000 soldats, selon le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom).
En parallèle, les négociations entre les deux pays ennemis demeurent toujours au point mort depuis l'échec le 12 avril dernier de la dernière session de pourparlers à Islamabad, au Pakistan. Dès le lendemain, les États-Unis ont appliqué à leur tour un blocus militaire sur les navires en provenance et à destination des ports iraniens, dans le but d'étouffer d'autant plus l'économie iranienne.
Directeur en charge de l'Iran au sein du Conseil de sécurité nationale sous la présidence de Barack Obama, Richard Nephew a joué un rôle clé dans l'élaboration des sanctions américaines qui ont conduit la République islamique à signer l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) de juillet 2015. Devenu envoyé spécial adjoint pour l'Iran sous le président Joe Biden, il est aujourd'hui chercheur principal au Centre de politique énergétique mondiale de l'Université Columbia. Entretien.
Le cessez-le-feu est-il menacé ?
Richard Nephew : Par définition, un cessez-le-feu est toujours assez fragile, mais celui-ci l'est particulièrement parce qu'il y a eu énormément de désaccords sur les termes : la question de savoir si le Liban était inclus ou non dedans, le fait que les Iraniens contrôlent toujours le détroit d'Ormuz et qu'il y a un blocus sur les ports iraniens. Tous ces éléments rendent beaucoup plus probable le fait que le cessez-le-feu soit rompu, d'autant plus que les négociations pour parvenir à une sorte d'accord se sont très mal déroulées.
Que pensez-vous de l'annonce de Donald Trump sur l'escorte de navires étrangers à travers le détroit ?
Nous voyons maintenant le président essayer de rétablir le trafic maritime à travers le détroit, ce qui est inacceptable du point de vue iranien. Des informations font état d'attaques contre des navires de la marine américaine, et il est tout à fait possible qu'il s'agisse de fausses informations. Il existe des rapports plus fiables d'attaques iraniennes contre des navires commerciaux, y compris potentiellement un navire sud-coréen qui aurait été visé, et il y a actuellement une forte activité militaire américaine dans le golfe Persique. Donc oui, honnêtement, à ce stade, je pense qu'il serait plus surprenant que le cessez-le-feu tienne plutôt que le contraire. Maintenant, même s'il est rompu, il pourrait être rétabli assez rapidement si toutes les parties le souhaitent, mais la situation reste extrêmement tendue.
Quels sont aujourd'hui les objectifs de guerre exacts de Donald Trump ?
Le président Trump a annoncé des objectifs différents dans le temps. Par exemple, il a indiqué qu'il voulait une reddition sans condition, c'est-à-dire aucune négociation, mais une capitulation, comme le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a également dit qu'il voulait conclure un accord portant uniquement sur les armes nucléaires. Puis il a évoqué un accord sur le programme de missiles et a parlé d'un accord concernant les détroits. Il a dit vouloir un accord global, couvrant l'ensemble des questions. À ce stade, il est impossible pour quiconque de savoir précisément ce qu'il recherche à un moment donné. Je pense que c'est pour cela que les négociations échouent : on lui présente des propositions venues des Iraniens, mais elles ne correspondent jamais à une reddition. Or, il n'est pas prêt à mobiliser les moyens, la force nécessaire pour l'obtenir, car cela nécessiterait presque certainement un déploiement de troupes américaines au sol.
Un accord est-il selon vous possible ?
Je pense que s'il doit y avoir une solution diplomatique, celle-ci prendra la forme d'un cessez-le-feu de long terme, plutôt que d'un accord global. Les Iraniens n'accepteront pas les conditions que Trump exige et vice versa. Au fond, la vraie question est de savoir à quel moment les deux camps décideront qu'ils préfèrent simplement garantir la libre circulation – des routes et du golfe Persique – sans résoudre les autres différends. C'est, selon moi, ce qui se rapprocherait le plus d'un « accord ». Pour l'heure, il semble qu'aucune des deux parties ne soit prête à ce genre de manœuvre.
Considérez-vous l'Iran dans une position plus forte depuis qu'il contrôle le détroit d'Ormuz ?
Non, les Iraniens ont beaucoup perdu dans ce conflit et sont en mauvaise posture. Si la guerre devait prendre fin demain, le Corps des gardiens de la révolution islamique et le gouvernement iranien seraient en grande difficulté. Ainsi, de leur point de vue, maintenir un conflit a en réalité une certaine utilité : cela détourne la pression et ils n'ont alors qu'un problème à gérer : la menace de la guerre. Dès qu'il n'y aura plus de confrontation militaire, les Iraniens devront revenir à des problèmes quotidiens comme la réparation des systèmes d'eau de Téhéran – et ce sont des défis extrêmement difficiles à relever pour eux.
Maintenant, sont-ils aujourd'hui dans une meilleure position que ne le pensait l'administration Trump ? Certainement, mais c'est parce que celle-ci n'y prêtait pas attention. Or, il était clair pour quiconque suivait la situation ou travaillait sur ces questions depuis des années que les Iraniens chercheraient à menacer le trafic maritime dans les détroits, ainsi que les États du Golfe, en cas de conflit. Et c'est exactement ce qu'ils ont fait. À ce stade, on peut dire que les Iraniens sont « plus forts » dans un certain sens, simplement parce qu'ils ont dissipé l'illusion selon laquelle ils n'iraient jamais jusque-là. Mais, matériellement, ils ont toujours eu cette capacité : ils ont toujours été en mesure de menacer le détroit d'Ormuz et les États du Golfe, mais ils étaient simplement réticents à le faire.
Cette guerre a-t-elle renforcé les factions les plus radicales à l'intérieur de l'Iran ?
Le seul groupe en Iran que je dirais réellement renforcé, c'est le Corps des gardiens de la révolution islamique. Désormais, il n'a plus à composer avec d'autres factions politiques à l'intérieur du pays, parce qu'il est aux commandes. En ce sens, il est plus fort. Mais globalement, je dirais surtout que ce conflit a révélé au grand jour l'étendue des menaces que l'Iran pouvait faire peser sur le golfe Persique.
En tant qu'ancien spécialiste des sanctions contre l'Iran, estimez-vous que le blocus américain des ports iraniens pourrait mettre le régime à genou ?
La réponse est à la fois oui et non. Ce blocus peut-il aggraver la situation économique en Iran ? Oui, dans une certaine mesure, mais l'économie iranienne était déjà en très mauvais état. Et bien sûr, les Iraniens bénéficient fortement de la hausse des prix du pétrole, ce qui représente des ressources considérables, notamment grâce au pétrole qu'ils avaient réussi à exporter avant la mise en place du blocus. Les estimations parlent d'environ 130 millions de barils, ce qui correspond à des revenus potentiellement considérables. Cela dit, le blocus affecte d'autres domaines : il leur sera plus difficile d'obtenir des composants de missiles ou du matériel de construction.
Combien de temps l'Iran peut-il tenir ?
La question la plus importante est à mon sens ailleurs. Supposons, par exemple, que les Iraniens ne puissent tenir que trois mois sous blocus. Dans les circonstances actuelles, cette durée suffirait à plonger l'économie mondiale dans une récession massive. De plus, cela entraînerait probablement la perte d'une saison agricole pour environ la moitié de la population mondiale, en raison des perturbations des exportations d'engrais et d'autres produits similaires. Donc oui, le blocus peut causer des dégâts – mais combien de temps faudrait-il pour que ces dégâts justifient l'ensemble des dommages infligés au reste du monde ?
Les États-Unis peuvent-ils tenir autant ?
C'est là que les États-Unis, jusqu'à présent, ont subi des conséquences relativement limitées. Les prix de l'essence et du diesel ont augmenté, ce qui affecte les consommateurs et aura un impact sur l'industrie. Mais jusqu'ici, le pays a été relativement protégé. Maintenant, plus les navires qui devaient initialement passer par le détroit d'Ormuz pour aller vers la Chine ou l'Europe seront redirigés vers les États-Unis, pour y charger du pétrole américain, plus cela fera monter les prix en Amérique et cela finira aussi par affecter l'activité économique. Cela a déjà eu des conséquences, notamment pour les agriculteurs, avec la perte d'approvisionnements en engrais. Au fond, la vraie question est la suivante : oui, les Iraniens seront de plus en plus affectés à mesure que la situation se prolonge – mais le reste du monde aussi. Et notre capacité à tenir dans la durée est tout aussi importante que celle de l'Iran.
Quelle est selon vous la priorité de l'administration Trump ? La réouverture d'Ormuz ou un accord sur le programme nucléaire iranien ?
Je pense pour ma part que la chose la plus urgente est de rouvrir le détroit d'Ormuz. Or, le président a indiqué qu'il ne voulait conclure aucun type d'accord qui n'inclue pas la question nucléaire, parce qu'il estime que la pression et son levier de négociation sur l'Iran n'ont jamais été aussi élevés. Rejetant constamment les propositions iraniennes, il estime que celles-ci ne vont pas assez loin sur le nucléaire et cherche à obtenir davantage sur ce point. J'estime pour ma part qu'il a tort. C'est une analyse erronée, parce que, encore une fois, l'économie iranienne ne va pas se redresser du jour au lendemain, et tous ces problèmes auxquels l'Iran est confronté seront toujours là, même si l'on se dirige vers une reprise du conflit.
La République islamique se dit ouverte à des concessions : elle évoque une suspension de l'enrichissement d'uranium ainsi qu'une dilution de son stock d'uranium hautement enrichi. Le problème est qu'il a adopté ce que je considère comme une ligne d'analyse erronée. À savoir que tout programme d'enrichissement en Iran équivaut à des armes nucléaires. Or, c'est tout simplement faux sur le plan technique. Mais c'est un argument qui avait été avancé pour s'opposer à l'accord nucléaire de 2015, et qu'il a désormais intégré, l'acceptant comme étant vrai. Or cela signifie que, fondamentalement, il ne cherche pas seulement une suspension du programme. Il cherche à ce que l'Iran accepte de manière permanente de ne jamais avoir d'enrichissement d'uranium. Pourtant, il existe probablement un chiffre entre zéro et, disons, 50 ou 100 ans de suspension de l'enrichissement d'uranium, qui pourrait être acceptable. Mais s'il insiste sur le mot « jamais », alors les Iraniens n'accepteront pas. Et l'impasse perdurera.
Après les deux guerres de juin 2025 et de 2026, le programme nucléaire iranien est-il toujours selon vous une menace ?
Oui. Les frappes américaines, menées avec Israël, ont causé d'énormes dommages au programme nucléaire iranien, et ont rendu beaucoup plus difficile pour les Iraniens la capacité de transformer l'uranium extrait en arme nucléaire. Mais le problème vient du stock d'uranium hautement enrichi (440 kilogrammes d'uranium enrichi à 60 %, NDLR) restant dans le pays. Il existe encore une possibilité raisonnable que l'Iran puisse produire un dispositif nucléaire rudimentaire en utilisant ce matériau. Les Iraniens possèdent suffisamment de connaissances pour pouvoir le faire. Or, il est difficile de cibler un tel stock, car il est enterré. Ainsi, les Iraniens vont conserver cette capacité pendant longtemps, à moins qu'ils n'acceptent de diluer ces stocks ou de les exporter – et ils n'ont donné aucune indication en ce sens, en dehors des propositions qu'ils ont formulées. Or, Donald Trump leur demande simplement de s'en débarrasser.
Ensuite, il y a le problème de la vérification des autres parties du programme nucléaire, car il est bien sûr possible que l'Iran mène d'autres activités nucléaires clandestines dans le pays. Tout cela nous ramène à un point central : nous ne sommes désormais plus en mesure de vérifier précisément à quoi ressemble le programme nucléaire iranien, et donc de savoir comment nous pourrions surveiller un accord si nous en concluons un. Ceci est un problème énorme et rien de ce que nous faisons actuellement ne permettra de le résoudre, sauf à renverser le régime iranien ou à conclure un accord nucléaire extrêmement complet, ce qui n'est pas le cas actuellement.
Paradoxalement, l'administration Trump semble plus disposée que ne l'était celle d'Obama ou de Biden à lever les sanctions primaires des États-Unis contre l'Iran.
En effet, Donald Trump est l'une des très rares personnes qui ne se soucie pas suffisamment de ces questions et qui dispose en même temps d'un soutien politique suffisant pour pouvoir se permettre cela. Lorsque nous négociions, sous Barack Obama, nous avions des limites assez strictes sur ce que nous pouvions offrir en matière d'allègement des sanctions. Cela tenait à la fois à des contraintes politiques mais aussi au fait que nous voulions conserver certaines sanctions pour négocier sur d'autres sujets : les missiles, les droits humains…
Donald Trump, lui, ne se soucie d'aucun de ces autres sujets, et il ne se soucie pas non plus de savoir qui dirige l'Iran. Ce n'est pas son problème. D'un côté, je peux comprendre cette position. Mais de l'autre, cela signifie qu'il serait tout à fait prêt à accorder un allègement massif des sanctions au Corps des gardiens de la révolution islamique. Or, je pense qu'il serait immoral et contraire à une logique stratégique de lever massivement les sanctions contre un régime en place, car cela reviendrait essentiellement à « sauver » les pasdarans de leurs propres erreurs.
Notez-vous une différence de stratégie entre les États-Unis et Israël sur l'Iran ?
Les Israéliens affirment en substance qu'aucun accord diplomatique avec la République islamique ne pourra être sûr pour Israël tant que le Corps des gardiens de la révolution islamique reste en place. Maintenant, les Israéliens savent qu'ils doivent continuer à travailler avec Donald Trump et qu'il est un partenaire et un allié potentiel avec lequel ils doivent composer. Mais cela ne signifie pas qu'ils sont d'accord.
Poussent-ils pour une reprise des frappes contre l'Iran ?
Absolument. Encore une fois, la différence de stratégie découle directement de la perception du risque. Si vous êtes Israélien, après les attaques du Hamas d'octobre 2023, vous ne pouvez pas accepter le risque que les Iraniens puissent vous frapper à nouveau. Cela a profondément changé le gouvernement israélien, et dans une certaine mesure l'opinion publique israélienne sur ce qu'ils peuvent tolérer en matière de niveau de risque permanent. La donne est différente pour les États-Unis qui sont très éloignés, et pour qui les principales menaces sont surtout des enjeux nucléaires et des questions de missiles à long terme, et bien sûr les perturbations économiques.
Donc cette différence d'opinions vient directement d'une différence de situation. Et c'est pour cela que je ne reproche pas aux Israéliens de vouloir traiter cette menace. Je pense qu'ils ont commis des erreurs. Je pense que chercher à nous pousser à sortir de l'accord nucléaire en 2018 était une erreur. Ils n'auraient pas dû le faire. Ils auraient dû laisser l'accord en place, aider à son application, et se préparer à un scénario dans lequel les Iraniens trichent ou dans lequel l'accord prend fin et où ils doivent réagir. Je pense que cela aurait été une approche plus intelligente. Mais si les Israéliens abordent la situation différemment, c'est en raison d'une perception différente du risque sécuritaire.



