Un pick-up rutilant gronde dans la rue. Le conducteur porte une veste d’aviateur kaki. Plus loin, trois GI’s sirotent une bière sous une tonnelle. Des blagues fusent en anglais. À Vilseck, dans le sud-est de l’Allemagne, l’Amérique est là depuis si longtemps qu’elle fait partie du décor.
Une menace existentielle pour Vilseck
Un doute, ces jours-ci, menace l’identité même de ce coin de Bavière. Début mai, Donald Trump a décrété que les États-Unis retireraient 5 000 soldats d’Allemagne dans les « six à douze prochains mois ». Les médias allemands croient savoir que les départs concerneront notamment le deuxième régiment de cavalerie.
Cette unité historique stationne dans l’immense site de Rose Barracks, à la sortie du bourg. Sabine a 50 ans. Sa famille tient le seul hôtel du centre-ville depuis 16 générations. « J’adore vivre dans la pampa mais il faut regarder les choses en face : nous ne pourrions pas résister au départ des Américains. » Dans les étages, près de huit clients sur dix viennent des États-Unis.
13 000 Américains pour 6 000 Allemands
Tout un héritage se fissure. L’Europe, il y a 80 ans, s’est placée sous la protection de ses Libérateurs. Sabine voit depuis toujours des enfants allemands se mêler aux petits Américains dès la crèche, des couples se former, des familles binationales s’installer dans des pavillons colorés.
De vieilles photos montrent le jeune « King » du rock and roll, Elvis Presley, en service militaire dans le camp d’entraînement de Grafenwöhr, tout près de là, en 1958. Les baraquements à la sortie de Vilseck mobilisent aujourd’hui autour de 13 000 Américains, soldats et civils compris. C’est deux fois plus que la population locale.
Parfois, des exercices militaires éloignent un temps tout ce monde. Les restaurants se vident. Les commerces ralentissent. Les inquiétudes pointent. « On a besoin d’eux, insiste Sabine. Je comprends qu’on ait besoin d’apprendre à nous défendre nous-même… Mais pas du jour au lendemain ! »
Un château de cartes
Longtemps, un château fort a entouré l’Europe. Il prend, soudain, des airs de château de cartes. Un coup de poing sur la table du président américain suffit pour que l’édifice s’écroule. Fin avril, le chancelier allemand Friedrich Merz déclare que Washington n’a « aucune stratégie » contre Téhéran. Pire, il soutient que le régime des mollahs a « humilié » Washington.
La nouvelle punition de Washington
Après la flambée des droits de douane, la Maison-Blanche a trouvé un nouveau moyen de sévir. Mardi 19 mai, le ministère de la Défense américain a annoncé avoir diminué son nombre de brigades de combat stationnées en Europe de quatre à trois, soit 4 000 hommes en moins. Vendredi, le secrétaire d’État Marco Rubio a confirmé, depuis la Suède, qu’il y aurait « à terme, moins de troupes américaines ».
« Rien de tout cela n’est surprenant même si, bien sûr, je comprends parfaitement que cela puisse créer une certaine nervosité », a ajouté le chef de la diplomatie, connu pour prendre plus de gants que son patron. Quels mots choisira Donald Trump en juillet, lors du prochain sommet de l’Otan à Ankara ?
Peu à peu, Washington met en acte un impensable divorce. Les puissances européennes ont notamment refusé de suivre les États-Unis pour réparer les dégâts de la guerre en Iran. La semaine dernière, l’administration américaine a un temps annulé un déploiement prévu en Pologne dans le cadre d’une rotation de l’Otan, avant de rétropédaler jeudi.
« Je n’arrive pas à les imaginer partir »
Les yeux bleus de Veronika se perdent un instant. « Je n’arrive pas à les imaginer partir, bredouille-t-elle. Je ne peux pas. » La quinquagénaire toilette les chiens du village depuis près de vingt-deux ans. Dès sa porte d’entrée, un panneau accueille les visiteurs d’une boutade en anglais : « Entrez, nous sommes géniaux. »
Quand elle a ouvert, cette Hongroise d’origine s’est sentie plus vite adoptée par les Américains que par les locaux. Elle s’est adaptée à cette clientèle, comme tous les commerçants du coin. Son salon a des faux airs de bar à cocktails californien. Le nom de l’enseigne, Vroni’s, brille dans un néon posé sur une paroi végétale.
Emily, 20 ans, brosse un grand Retriever noir dans l’arrière-salle du salon de toilettage. Cette étudiante américaine a emménagé là il y a quatre ans : sa mère enseigne dans une école au sein des baraquements. La jeune fille a appris l’allemand sur le tas. « Au fond, je n’en ai même pas besoin : tout le monde parle anglais. »
Trump menace parfois de quitter l’Otan, un « tigre de papier »
Un serre-tête à fleurs encadre ses cheveux roux. À la télévision, elle regarde les infos américaines, les polémiques autour de la police de l’immigration. Elle aimerait rester ici, dans la nature, au milieu des cours d’eau et des chemins de terre. Dans un cadre, un soldat en treillis porte un chien sur son épaule.
Le matin, des files de voitures patientent devant un péage sécurisé. Les civils que la base emploie habitent le plus souvent en ville. Seuls les détenteurs de passeport américains peuvent passer. De l’autre côté, les soldats ont à leur disposition une petite Amérique en préfabriqués, avec chaînes de fast-food et salles de sport privées.
Ces dernières années, Washington a continué d’investir dans les installations du coin. Veronika peste. « Trump est imprévisible. Il y a tellement d’incertitudes… » Le républicain met parfois en doute l’utilité même de l’Otan. Le spectre d’un retrait des États-Unis n’est plus tabou. De l’autre côté du vieux continent, le président russe, Vladimir Poutine, raille ce « tigre de papier » dont il n’aurait « pas peur ».
Le maire s’accroche à un retrait « toujours incertain »
Thorsten Grädler grimace. Le maire de la commune venait juste de prendre ses fonctions lorsqu’un journaliste l’a interpellé, le 1er mai. Vilseck, lui apprend-il, est probablement concernée par le retrait de troupes voulu par Trump. « Vous êtes sérieux, bégaye alors l’édile. Je dois l’avouer, ça me touche beaucoup. Je suis vraiment très ému. »
Depuis, cet ancien banquier affronte la pire crise jamais vécue par ses administrés. Des journalistes du monde entier l’écoutent, dans son grand bureau au plafond coffré, alerter sur les « conséquences dramatiques » que pourrait avoir une telle opération. « Je n’ai toujours pas reçu de confirmation, et tout ce qui reste à confirmer demeure incertain », s’accroche-t-il.
Le président américain, lui, promet de réduire ses troupes « bien au-delà » de 5 000 hommes. Mercredi, le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, a assuré que la réduction des troupes américaines se ferait « de manière structurée » et progressive. Dans ses documents officiels, le Pentagone affirme que les pays européens doivent être en mesure de contrebalancer, seuls, l’influence russe. Les États-Unis peuvent offrir un soutien « essentiel, pose-t-il, mais plus limité ».
Pour l’Europe, le signal est brutal. Toute une architecture reste à inventer. Les États-Unis ont étendu sur le continent leur dissuasion nucléaire en même temps qu’ils ont construit leurs bases aériennes, leurs centres logistiques, leurs capacités de renseignement. Les pays européens, à l’inverse, additionnent des armées nationales aux priorités divergentes.
« Donald Trump nous met face à nous-même »
En mars, Emmanuel Macron a évoqué la possibilité d’étendre la dissuasion nucléaire française, déclenchant un début de polémique nationale. Aloïs, 69 ans, caresse le couteau de chasse qu’il porte en pendentif. « Au fond, Donald Trump nous met face à nous-même. Paris, Berlin, Rome : si on pointe tous dans la même direction, on peut déjà faire beaucoup. »
Dans sa boutique, cet ancien garagiste vend des arcs, des bottes, des casquettes. Dans les années 1980, près de 300 000 soldats américains étaient stationnés à travers 900 sites en Allemagne. Les plus vieux habitants entendaient le grondement des chars lorsqu’ils passaient devant l’école maternelle. Les chewing-gums des GI’s avaient le goût de l’aventure.
« Le monde change », souffle Aloïs. La guerre froide a pris fin. La présence des troupes a fondu : elle tourne désormais autour de 36 000 soldats. Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001, les forces américaines sont repliées dans des bases fortifiées. Les sondages montrent que de plus en plus d’Américains préfèrent se tenir à l’écart des affaires internationales. Trump a été en partie élu sur cette promesse.
En 2020, déjà, le président américain avait menacé de retirer des troupes à la fin de son premier mandat. « Tant qu’ils sont là, on peut compter sur eux à 100 % », s’accroche le vieil homme. Dans les prochains mois, Aloïs veut quitter sa boutique pour une roulotte sur-mesure. Il prévoit de vendre son équipement à travers l’Allemagne. Il s’installera au pied des bases de l’US Army.



