Au cimetière marin de Lampedusa, les croix anonymes en bois flotté côtoient les caveaux en marbre. Dans un petit carré de galets réservé aux naufragés, dix-huit corps reposent dans un jardin du souvenir créé à l'initiative des ONG. Une fresque représente un soleil couchant sous une mer barbelée, entourée d'esquisses d'esquifs et de feuilles mortes. Rien que durant les trois premiers mois de 2026, plus de 765 migrants sont morts en Méditerranée centrale, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui qualifie cette période de « pires débuts d'année » et « plus meurtriers » depuis 2014.
Tourisme et mémoire : un contraste saisissant
L'île italienne, prisée pour ses plages de rêve, est aussi le théâtre d'un désastre humanitaire aux portes de l'Europe. Alors que les plages blanches se peuplent de touristes, des groupes graves et discrets émergent, délaissant les boutiques de souvenirs pour les lieux de mémoire. Face aux tombes du cimetière marin, deux volontaires français de 23 ans accompagnent des survivants de la traversée en Sicile. « Combien de drames n'ont jamais été recensés ? C'est difficile de commémorer quand on sait qu'il y aura d'autres morts », confient-ils près de l'extension de la nécropole, où des alvéoles vides jouxtent des enfeus baptisés « Incognito 1,2,3, femme, homme ».
Commémoration et hypocrisie : le débat
Zoé Rocamora, diplômée en psychologie, dénonce : « La violence est effacée. La réalité, horrible, est tellement loin du récit qu'on nous vend en Europe. Des politiciens, des médias, parlent de vague, de submersion, pour se référer à des gens qui meurent noyés. C'est cynique, déshumanisant. » Raphaël André, bénévole catholique, s'interroge : « Si on rend visible les lieux de mémoire, tout en invisibilisant les migrants, c'est une grande hypocrisie. Pourquoi faire d'une petite île un symbole, quand c'est toute la Méditerranée, toute l'Europe qui sont concernées ? » Il repense aux paroles du pape François et se demande « si le temps de la mémoire est arrivé. Ce qui est sûr c'est que celui de l'action est bien là. Et visibiliser ces lieux de mort et de solidarité, d'impassibilité et d'indignation, c'est tendre un miroir au monde. »
Initiatives mémorielles et résistance
D'autres mémoriaux existent sur l'île, comme le jardin « des Justes » – celles et ceux qui, « en sauvant une vie, ont sauvé l'humanité tout entière », selon le Talmud – ou la sculpture de Vito Fiorino, un insulaire devenu sauveteur le soir du 3 octobre 2013, où 366 personnes sont mortes noyées. Chacun de leur nom est gravé. Porto M, un musée de la migration fondé par le collectif Askavusa, regroupe des vestiges de naufrage et des objets délaissés dans les embarcations : gilets de sauvetage, chaussures, photos de famille. Giacomo Sferlazzo, 46 ans, l'un des fondateurs, y raconte la migration et les histoires croisées des Siciliens et des Tunisiens travaillant dans les mines de sel. Ses personnages sont des pantins fabriqués à partir de bateaux échoués. Le lendemain de la mort d'un enfant en pleine traversée, le 17 mai 2026, il a organisé un concert hommage. « Parce qu'il faut bien résister », explique-t-il.



