Immigration : durcir le ton ne fait pas reculer l'extrême droite
Immigration : durcir le ton ne fait pas reculer l'extrême droite

Une stratégie qui se retourne contre son auteur

Dans une tribune publiée le 25 mai 2026, Etienne Allais, ancien dirigeant de SOS Racisme et membre du Conseil national du Parti socialiste, revient sur la percée de Reform UK et l'effondrement du Parti travailliste de Keir Starmer. Selon lui, cette situation doit servir d'avertissement à la gauche européenne et française.

En décembre 2025, le Premier ministre britannique Keir Starmer et son homologue danoise Mette Frederiksen publiaient dans The Guardian un appel à réformer la Convention européenne des droits de l'homme, justifié par la lutte contre l'extrême droite. Leur proposition s'appuyait sur une manipulation des chiffres et une focalisation dangereuse sur les demandeurs d'asile, qui ne représentent qu'une infime partie des flux migratoires. Cinq mois plus tard, le verdict est sans appel : Starmer s'effondre dans les sondages. Son parti Labour est relégué à la troisième place avec 19 % des intentions de vote, derrière Reform UK qui culmine à 31 %. Aux élections locales du 9 mai 2026, la formation d'extrême droite de Nigel Farage a réalisé une percée historique en arrachant plus de 1 300 sièges de conseils municipaux. La cote de popularité du Premier ministre britannique a atteint 48 % en mars, l'une des pires jamais enregistrée pour un dirigeant en exercice.

Trois erreurs fondamentales

Allais identifie trois erreurs dans la stratégie de Starmer. D'abord, elle normalise les idées d'extrême droite. Plus un thème est repris par le centre, plus il devient acceptable dans le débat public. En attaquant la Convention européenne des droits de l'homme et en durcissant le ton sur l'immigration, Starmer a banalisé les propositions de Reform UK, qui pouvait alors se présenter comme la seule formation cohérente puisqu'elle allait plus loin. Ensuite, elle affaiblit les contre-discours. En abandonnant le terrain des valeurs humanistes, Starmer a laissé le champ libre à Farage pour monopoliser le débat. Résultat : 41 % des Britanniques citent désormais l'immigration comme leur principale préoccupation, et ce chiffre monte à 83 % chez les électeurs de Reform UK. Enfin, elle détourne des vrais enjeux. Le débat politique britannique s'est concentré sur les traversées de la Manche, environ 36 800 personnes en 2024, alors que ces arrivées ne représentent qu'une goutte d'eau face à l'immigration légale massive qui a suivi le Brexit.

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Brexit et pénurie de main-d'œuvre

Le Brexit et le départ massif des travailleurs européens ont contraint le Royaume-Uni à ouvrir massivement les vannes de l'immigration extra-européenne pour maintenir son économie à flot. Entre juin 2023 et juin 2024, le gouvernement britannique a délivré 1,16 million de visas pour pallier la pénurie de main-d'œuvre post-Brexit, notamment dans la santé, l'agriculture, la tech et les services. Les secteurs de l'hébergement et de la restauration ont connu des taux de postes vacants de 35,5 %, le bâtiment de 20,7 %. Dès 2021, le gouvernement Johnson, qui avait promis de reprendre le contrôle de l'immigration, a dû faire volte-face en délivrant 10 500 visas temporaires d'urgence pour les chauffeurs routiers et les travailleurs de l'agroalimentaire face à la paralysie des approvisionnements.

Voilà la réalité que le Labour aurait dû marteler : le Brexit a prouvé que l'économie britannique a besoin de l'immigration. Fermer les frontières aux Européens n'a pas protégé les travailleurs britanniques, cela a simplement forcé le pays à importer massivement de la main-d'œuvre d'Inde, du Nigeria, du Pakistan et d'ailleurs. Mais au lieu d'expliquer cette réalité, Starmer a choisi la facilité : focaliser le débat sur les 36 800 traversées illégales de la Manche, soit à peine 3 % de l'immigration totale, tout en restant silencieux sur le million de visas légaux délivrés dans le même temps.

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Une fronde au sein du Labour

Cette stratégie a provoqué une fronde au sein même du Labour. Le maire de Londres, Sadiq Khan, a pris ses distances avec le langage employé par Starmer. De nombreux députés travaillistes reprochent au Premier ministre de n'avoir jamais saisi l'importance de casser les mythes sur l'immigration arrivés lors du Brexit. Plusieurs figures historiques de la lutte antiraciste au sein du parti ont dénoncé un tournant honteux pour la politique britannique et pour le Labour.

L'immigration est nécessaire

Allais souligne que Starmer a refusé d'affronter la vérité du Brexit. Il a préféré adopter le cadre narratif de l'extrême droite plutôt que de mener la bataille des idées. Résultat : les Britanniques continuent de croire que l'immigration est hors de contrôle alors même que l'immigration nette s'est effondrée de 900 000 en 2023 à 204 000 mi-2025, avec des prévisions sous les 100 000 d'ici fin 2026. Un rapport récent révèle que 49 % des électeurs britanniques sont mal informés sur l'immigration, preuve que le discours politique a échoué à rétablir les faits.

L'échec de Starmer doit servir d'avertissement pour la gauche européenne et française. Ceux qui pensent qu'il faut apparaître ferme sur l'immigration pour pouvoir gouverner doivent tirer les leçons de ce naufrage. Non, durcir le ton sur l'immigration ne fait pas reculer l'extrême droite. Cela la légitime et la renforce. Non, focaliser le débat sur les demandeurs d'asile ou les arrivées illégales ne résout rien. Cela détourne l'attention des vrais enjeux. Non, reprendre les thèmes de l'extrême droite ne permet pas de reprendre la main. Cela abandonne le terrain des valeurs et des faits.

La seule réponse durable à l'extrême droite, c'est un discours de vérité. L'immigration fait partie de notre monde actuel. Elle est nécessaire, qu'on le veuille ou non. Le vrai débat n'est pas de savoir si elle doit exister, mais comment nous l'accompagnons. Les demandeurs d'asile ne représentent qu'une fraction minuscule des flux migratoires et ne sont pas une menace. La Convention européenne des droits de l'homme doit être défendue car elle protège nos libertés fondamentales. Et surtout, le véritable enjeu est celui des politiques d'intégration : apprentissage de la langue, reconnaissance des diplômes, accès à l'emploi, lutte contre les discriminations dans le recrutement et le logement. C'est sur ce terrain-là que se joue la cohésion sociale, pas dans les fantasmes de fermeture des frontières.

Le Labour de Starmer s'est effondré parce qu'il a renoncé à mener cette bataille. Qu'en France et en Europe, la gauche ne commette pas la même erreur. L'échec britannique est un signal d'alarme. Encore faut-il vouloir l'entendre.