Guerre informationnelle USA-Iran : comment IA et deepfakes transforment le conflit
Guerre informationnelle USA-Iran : IA et deepfakes au cœur du conflit

La confrontation USA-Iran se joue désormais dans l'espace numérique

Le conflit entre les États-Unis de Donald Trump et l'Iran ne se limite plus aux champs militaire et politique traditionnels. Il s'est déplacé avec une intensité croissante vers l'espace informationnel, où chaque camp déploie des narratifs concurrents pour imposer sa version des faits et influencer l'opinion publique, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de ses frontières.

Des armes numériques asymétriques

L'administration Trump promet « la justice à l'américaine » à travers des montages mêlant scènes hollywoodiennes et extraits de jeux vidéo. En réponse, l'Iran humilie Donald Trump avec des vidéos générées par intelligence artificielle reprenant l'imagerie des Lego, défiant ainsi le président américain sur son propre terrain numérique. Cette guerre des perceptions n'est pas sans conséquences : elle brouille la compréhension du conflit, alimente la polarisation des opinions et peut influencer directement les décisions politiques et militaires.

La bataille pour le contrôle du récit devient un enjeu stratégique à part entière, comme l'expliquent Alexandre Escudier, chercheur au Cevipof, et Antony Dabila, chercheur associé au Cevipof et à l'Institut d'Études de Stratégie et de Défense. « On est dans l'accompagnement classique de la rivalité entre puissances au niveau de la guerre d'influence sur les opinions publiques », analyse Alexandre Escudier.

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Trois approches distinctes de la guerre informationnelle

Les experts distinguent trois grandes approches contemporaines :

  • La Russie pratique une corrosion des opinions publiques adverses en brouillant la factualité même de la réalité historique, avec l'IA générative et les deepfakes maximisant cette tendance
  • La Chine opère une corrosion catégorielle, relativisant le concept même de démocratie pour l'arracher au monopole de la démocratie libérale
  • L'Iran utilise une corrosion informationnelle et émotionnelle, exploitant la culture numérique pour appuyer sur les vulnérabilités structurelles des démocraties

« Ce qui est nouveau, c'est sa particularité technique : culture numérique, mèmes, IA générative, deepfakes », précise Alexandre Escudier.

L'assentiment démocratique comme centre de gravité

Dans un monde de communication instantanée, l'image et les vecteurs numériques sont mobilisés par les deux camps, mais de manière très différente. « L'Iran s'est pleinement emparé de sa capacité à caresser dans le sens du poil des opinions dans leurs dispositions 'pacifistes' et dans leur refus de la guerre », observe Antony Dabila.

Un point essentiel émerge : « L'assentiment démocratique, y compris à la guerre, devient alors le véritable centre de gravité du conflit », souligne Alexandre Escudier. Cette réalité ne s'applique pas aux autocraties, où le centre de gravité réside plutôt dans les équilibres internes de l'appareil de domination.

L'IA générative : un nivellement des rapports de force

Les outils les plus récents transforment profondément les stratégies d'influence. « Le portefeuille des leviers communicationnels s'est étoffé très rapidement depuis l'apparition de l'IA générative, et cela a accéléré la capacité à rééquilibrer le discours », explique Antony Dabila.

L'astroturfing permet désormais de simuler des mouvements d'opinion favorables à telle ou telle cause, tandis que les bots, alimentés par des discours plus structurés, deviennent plus efficaces. « Il existe un pouvoir de nivellement de l'IA générative. Cela permet, sans être au sommet de la hiérarchie internationale des puissances, de jouer à jeu égal dans la guerre d'influence », ajoute Alexandre Escudier.

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Une stratégie de diffraction territoriale

La stratégie d'influence contemporaine se caractérise par sa capacité à disséminer des comptes et adapter les contenus selon les pays. « On a le sentiment que cela provient d'une base réelle, territoriale, disséminée dans chaque pays », note Alexandre Escudier. Les contenus varient selon les vulnérabilités démocratiques propres à chaque nation, créant une illusion d'autochtonie qui dissimule la nature réelle de l'offensive d'influence.

Le style Trump : césarisme numérique et risques stratégiques

La communication de Donald Trump, avec ses vidéos générées par IA et ses références à la pop culture, représente « une forme de césarisme, de bonapartisme numérique », selon Antony Dabila. Si cette approche permet de remobiliser l'Amérique et de gagner des élections, elle comporte des risques stratégiques majeurs.

« Cela suscite, en retour, des affects d'humiliation et de revanche. Et c'est sans doute là une faute stratégique : provoquer de tels affects, c'est une très mauvaise politique si l'on veut l'emporter sur les opinions », met en garde Alexandre Escudier.

Le rôle polarisant des plateformes sociales

Les réseaux sociaux, par leur nature même, contribuent à la polarisation des opinions. « Le résultat, à long terme, c'est une polarisation des opinions, un enfermement dans une bulle cognitive qui ne supporte plus l'avis contraire et s'enferme dans une argumentation circulaire », analyse Antony Dabila.

Les manipulations algorithmiques destinées à favoriser tel ou tel message utilisent les données des utilisateurs pour leur fournir le contenu le mieux adapté à leurs perceptions, non pas pour les convaincre rationnellement, mais pour les persuader de changer d'opinion.

Un défi démocratique urgent

Face à ces stratégies de propagande sophistiquées, la question de la régulation se pose avec acuité. « Il faut inventer des moyens de rendre visible ce que les stratégies d'influence invisibilisent », propose Alexandre Escudier. Les contenus adaptés aux vulnérabilités des populations ciblées doivent être identifiés comme provenant d'acteurs étatiques, et non comme des surgissements spontanés.

Ces stratégies exploitent des mécanismes psychologiques puissants : « la peur, la colère, parfois aussi une forme de fierté nationale », souligne le chercheur. Dans le cas spécifique du conflit USA-Iran, la guerre mémétique permet d'éviter certaines questions fondamentales sur les implications stratégiques réelles du conflit.

Une continuité dans l'amplification

Les techniques actuelles de manipulation de l'information s'inscrivent dans la continuité et l'amplification des « mesures actives » soviétiques. « Internet a permis d'industrialiser cela », constate Antony Dabila. La singularité du moment actuel réside dans l'hétérogénéité croissante du camp des démocraties, particulièrement sous l'administration Trump.

« Donald Trump montre qu'une puissance longtemps hyperdominante a du mal à sortir des réflexes de l'asymétrie incontestée d'un jeu unipolaire », conclut Alexandre Escudier. Cette difficulté à s'adapter à un monde multipolaire risque de relancer un nouveau cycle d'affects négatifs, compliquant davantage la coordination entre démocraties face aux défis informationnels contemporains.