Le cauchemar de Rossomakhin : un concentré de désastre russe
L'histoire d'Ivan Rossomakhin possède l'amertume d'un concentré de désastre. En 2022, après le déclenchement de son « opération spéciale », l'État russe extrait de prison cet homme de 25 ans, condamné à quatorze années pour meurtre, et l'envoie combattre en Ukraine sous bannière paramilitaire en échange de sa liberté. En 2023, de retour à la vie civile dans la région de Kirov, Rossomakhin erre pendant des jours dans les rues, terrorise les passants en brandissant haches et couteaux, pour finalement assassiner sauvagement une babouchka de 85 ans. Incarcéré à nouveau, il en ressort comme dans un mauvais film scénarisé par des pyromanes, pour être redéployé au front.
Des bombes humaines lâchées dans la société
Cette anecdote malheureusement ne constitue pas un cas isolé. En Russie, les faits divers s'accumulent : une fois les combats terminés, d'anciens soldats et détenus graciés retournent chez eux pour poignarder leurs compagnes, massacrer des voisins, pulvériser des familles entières pour une querelle de palier, une vexation, ou quelques verres de trop. Ces hommes sont psychologiquement fracassés, dépourvus de suivi psychiatrique digne de ce nom, mais recouverts d'un vernis patriotique suffisamment épais pour les transformer de dangers publics en héros nationaux, avec un sentiment d'impunité totale. Autorisés à tuer au loin, ils rentrent convaincus d'être au-dessus des lois de près. De véritables bombes humaines.
À première vue, on pourrait y voir une énième horreur produite par la guerre, la monnaie courante des sociétés militarisées. Sauf que ce phénomène raconte quelque chose qui touche à l'ossature même de la civilisation. Le propre d'une société vaste, complexe et viable n'est pas seulement de punir la violence – c'est, plus fondamentalement, d'empêcher qu'elle se mue en qualité sociale, en prestige, en capital symbolique et en promesses de promotion.
L'autodomestication humaine : des millénaires d'évolution
Pour vivre autrement qu'en petits clans perpétuellement au bord de l'anéantissement réciproque, notre espèce a dû apprendre à contenir ses individus les plus impulsifs, les plus tyranniques, les plus enclins à transformer la moindre contrariété en carnage. Des centaines de milliers d'années de sélection ont favorisé le contrôle de soi, la coopération, l'intelligence sociale. Pour faire société, il a fallu neutraliser les brutes – les marginaliser, les exclure, parfois les supprimer.
Les recherches sur « l'autodomestication humaine », notion popularisée par le primatologue britannique Richard Wrangham, révèlent que notre espèce a sélectionné des traits prosociaux en refoulant l'agressivité réactive. Dans ce processus, par le choix sexuel, les femmes ont joué un rôle décisif en privilégiant des hommes moins coercitifs, moins violemment imprévisibles, plus aptes à la coexistence pacifiée. Une pression génétique constante contre la violence extrême, dont les traces sont aujourd'hui observées dans notre cerveau et ses capacités d'inhibition. En bref, une civilisation tient en gérant ses mâles à haut potentiel de nuisance.
La guerre défait tout : le retour des berserkers
Seulement voilà, ce que la paix pénalise, la guerre le récompense. Les individus les plus antisociaux, audacieux, les moins freinés par l'empathie, la peur ou le scrupule, retrouvent une indéniable valeur adaptative dans les conflits intergroupes. L'Histoire regorge de ces profils, à l'instar des redoutables berserkers ou « guerriers-fauves » de l'Islande viking : des hommes qu'on dirait aujourd'hui sociopathes et tuant pour un rien, que la communauté craignait tellement qu'elle préférait payer le prix du sang plutôt que de s'exposer à leur courroux.
Leur férocité au combat assurait une telle protection à leurs proches que, biologiquement parlant, leur victoire était pour ainsi dire totale. Tout le drame du retour de la guerre se situe là. Lorsqu'un État, comme la Russie actuelle, réarme ses criminels et glorifie la violence extrême pour les besoins du front, il détricote des millénaires d'évolution et d'autodomestication. Le retour de ces guerriers dans le tissu civil réinjecte massivement l'agressivité impulsive au cœur des foyers et des quartiers.
La guerre ne détruit pas seulement une contrée ennemie, elle brise aussi la digue millénaire que l'humanité avait laborieusement érigée pour se protéger de ses propres démons. Le cas russe illustre avec une cruelle clarté comment un conflit peut défaire les fondements mêmes de la civilisation, en réhabilitant ceux que des siècles d'évolution sociale avaient appris à contenir.



