Une crise profonde du système de santé cubain
À Cuba, le système de santé, longtemps considéré comme une fierté nationale et un modèle pour les pays en développement, traverse une crise sans précédent. Les jeunes médecins, formés à grands frais par l'État, sont de plus en plus nombreux à abandonner leur vocation. La raison ? Des salaires jugés indignes et des conditions de travail qui se dégradent chaque jour un peu plus.
Le salaire mensuel d'un médecin cubain débutant avoisine les 3 000 pesos cubains, soit l'équivalent d'environ 25 euros au taux officiel, mais bien moins au taux parallèle. Cette rémunération ne permet pas de subvenir aux besoins de base dans un pays où l'inflation galopante et les pénuries rendent la vie quotidienne extrêmement difficile. « Je gagne moins qu'un chauffeur de taxi ou un employé d'hôtel », confie un jeune médecin de l'hôpital Calixto García de La Havane, qui a requis l'anonymat.
Des conditions de travail insoutenables
Outre les salaires, les conditions de travail se sont considérablement détériorées. Les hôpitaux manquent de médicaments, de matériel médical de base et même de nourriture pour les patients. Les médecins doivent souvent acheter de leur poche des gants, des masques ou des seringues. Les coupures d'électricité fréquentes compliquent encore la tâche, rendant impossible la conservation des vaccins ou le fonctionnement des appareils de diagnostic.
« Nous travaillons dans des conditions qui mettent en danger la vie des patients et la nôtre », dénonce une interne en pédiatrie. « Beaucoup de mes collègues ont déjà quitté l'hôpital pour travailler dans le tourisme, où ils gagnent trois fois plus, ou ont émigré vers les États-Unis, l'Espagne ou le Brésil. »
Un exode qui fragilise le système
Cet exode massif des jeunes médecins a des conséquences dramatiques sur le système de santé cubain. Selon des données officielles, près de 10 000 médecins ont quitté le pays entre 2020 et 2025, soit environ 10 % des effectifs. Les zones rurales sont les plus touchées, avec des hôpitaux qui fonctionnent avec un personnel réduit de moitié.
Le gouvernement cubain a tenté de réagir en augmentant les salaires de 20 % en 2024, mais cette mesure est jugée insuffisante. Les médecins réclament une revalorisation significative et une amélioration des conditions de travail. « Nous ne demandons pas l'aumône, mais un salaire décent qui nous permette de vivre dignement et d'exercer notre métier dans des conditions acceptables », explique un porte-parole du syndicat des médecins cubains.
Certains médecins choisissent une voie alternative : ils quittent l'hôpital public pour ouvrir des cabinets privés, une pratique tolérée mais encore peu développée. D'autres se tournent vers des emplois dans le secteur du tourisme, où les pourboires en devises étrangères permettent de gagner bien plus qu'à l'hôpital.
Un avenir incertain pour la santé publique
La crise du système de santé cubain ne se limite pas aux médecins. Les infirmières et le personnel paramédical subissent les mêmes difficultés. Le pays, qui exportait auparavant ses médecins dans le cadre de missions humanitaires ou de contrats avec d'autres pays, voit aujourd'hui ses propres hôpitaux se vider.
Pour les patients cubains, les conséquences sont immédiates : les listes d'attente s'allongent, les consultations se raccourcissent, et la qualité des soins diminue. « Avant, on pouvait compter sur notre système de santé. Aujourd'hui, on a peur de tomber malade », témoigne une habitante de La Havane.
Le gouvernement doit faire face à un dilemme : comment retenir ses médecins sans disposer des ressources financières nécessaires ? Certains experts suggèrent de délier les salaires de la fonction publique et d'introduire des primes pour les zones rurales ou les spécialités en tension. D'autres proposent de renforcer la coopération avec des pays comme le Venezuela ou la Chine, qui pourraient fournir du matériel et des médicaments.
En attendant, les jeunes médecins cubains continuent de partir, laissant derrière eux un système de santé qui fut jadis un exemple pour le monde. « Nous aimons notre métier et notre pays, mais nous ne pouvons pas sacrifier notre avenir et celui de nos familles », conclut le jeune médecin de l'hôpital Calixto García. Un cri d'alarme qui résonne bien au-delà des frontières de l'île.



