L'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur entrera en vigueur à titre provisoire le 1er mai 2026. Ni l'opposition de l'opinion publique et de nombreux États membres, ni la saisine de la CJUE par les eurodéputés sur la légalité du split, ni les mises en garde répétées des filières agricoles n'auront suffi à en suspendre sa mise en œuvre.
Cette échéance n'est pas seulement commerciale. Elle engage un choix politique, dont les conséquences dépassent largement le cadre des échanges.
Des termes commerciaux déséquilibrés
Les termes de l'accord sont connus : 99 000 tonnes de bœuf à droits réduits, 180 000 tonnes de volaille en franchise de droits, auxquelles s'ajoutent des ouvertures sur le sucre, le maïs et l'éthanol. Des mécanismes de sauvegarde à l'efficacité illusoire ont été négociés après la signature, comme si l'on pouvait corriger a posteriori des déséquilibres délibérément consentis. Une Europe qui négocie l'ouverture, puis tente d'en colmater les brèches une fois les flux installés : c'est la définition même d'une posture défensive sans vision stratégique à long terme.
Une concurrence agricole asymétrique
Les pays mercosuriens, eux, ont fait de leur agriculture un levier stratégique : c'est un instrument d'influence, structuré sur plusieurs décennies pour conquérir des marchés et y installer des dépendances durables. Le groupe brésilien JBS, premier producteur mondial de viande, est le produit direct de cette stratégie. Bâti avec l'argent public brésilien, il ne s'est pas imposé malgré l'État ; il s'est imposé avec lui.
Une fois les portes ouvertes par un accord commercial, un acteur de cette taille inonde les circuits de distribution avec des prix ultra-compétitifs et s'insère durablement dans les chaînes d'approvisionnement. La production locale recule. Les importations deviennent structurelles. Et quand elles le sont, il est trop tard.
Rupture de confiance
L'angle mort de l'Europe est précisément celui-là : elle continue de traiter comme une négociation commerciale ce que ses partenaires conduisent comme une stratégie de puissance. Dans le même temps, elle durcit les contraintes pesant sur ses propres producteurs, en matière sanitaire, environnementale et de bien-être animal, sans se donner les moyens d'en garantir l'équivalence pour les produits importés.
Le dernier rapport d'audit de la DG Santé de la Commission européenne, publié en février dernier, en fournit la démonstration la plus accablante : il établit que le système de traçabilité brésilien ne permet pas d'exclure l'exportation vers l'UE de viande traitée à l'œstradiol 17β, hormone cancérigène interdite en Europe. De la viande contaminée a effectivement été distribuée sur le marché européen en 2025. La Commission a publié ce rapport et a acté, deux jours après, l'application provisoire de ce dernier.
Ce faisant, elle a rompu un double pacte de confiance : celui qui lie les producteurs européens à leurs régulateurs, astreints à des normes que leurs concurrents ignorent ; et celui qui lie les consommateurs à leur marché intérieur, fondé sur la promesse d'une sécurité alimentaire que les produits importés ne peuvent garantir.
Un dernier verrou démocratique
L'application provisoire ne veut pas dire irréversibilité. Le Parlement européen aura à se prononcer sur la ratification définitive de l'accord : c'est là que se joue le dernier verrou démocratique. La responsabilité des eurodéputés, français notamment, est immense. Le président de la République et le Gouvernement ont pris des engagements devant les filières au Salon International de l'Agriculture 2026.
Il est temps qu'ils les honorent en pesant sur ce débat parlementaire et en exigeant que la souveraineté alimentaire européenne cesse d'être un slogan de tribune agricole pour devenir ce qu'elle n'a jamais encore été : un cadre stratégique réel, articulant politique commerciale, réciprocité des normes et maintien des capacités productives sur le sol européen.



