Les mêmes gestes, soigneusement répétés avant d'emballer le « pain brochette » dans un papier blanc. Au coin d'une rue de Cocody, à Abidjan, deux frères maliens se relaient comme chaque jour pour vendre ce sandwich très populaire en Côte d'Ivoire. « J'ai appelé la famille à Sévaré. Les djihadistes sont rentrés dans la ville mais tout le monde va bien », confie soulagé l'un d'eux. Comme d'innombrables concitoyens, ces Maliens établis à l'étranger ont suivi les événements tragiques depuis leur smartphone.
Une offensive inédite
Ce samedi 25 avril 2026, le Mali a été la cible d'attaques coordonnées sur l'ensemble de son territoire. De Bamako à Kidal, distante de près de 1200 kilomètres, cette offensive marque une évolution inédite du contexte sécuritaire. Le Front de libération de l'Azawad (FLA), une rébellion touareg venue du Nord, et le Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans (Jnim, affilié à Al-Qaïda) ont décidé d'unir leurs forces. Dans leur sillage, les deux groupes armés ont notamment ôté la vie au ministre de la Défense et numéro deux du régime, Sadio Camara.
Une diaspora sahélienne inquiète
Loin de cette menace immédiate, une diaspora malienne estimée à plus de trois millions d'individus vit chez le voisin ivoirien. Suspendus aux nouvelles du pays, ses membres se trouvent toujours dans l'expectative. D'autant que les informations vérifiées émanant du Mali arrivent au compte-gouttes. « Pour l'instant, nous prions. C'est notre avenir qui est en jeu, tous les Maliens doivent aujourd'hui défendre l'union sacrée », réagit l'un des représentants de la communauté malienne établie en Côte d'Ivoire. « Même si nous sommes à l'extérieur, c'est la même douleur qui nous touche », confie anonymement l'homme ému.
Même à distance, ces porte-voix des communautés maliennes restent scrutés par le pouvoir central de Bamako. Malgré des flux économiques et humains toujours conséquents avec la Côte d'Ivoire, les relations se sont raidies depuis l'accession au pouvoir du putschiste malien Assimi Goïta et la création de l'Alliance des États du Sahel (AES, aujourd'hui une confédération avec le Burkina Faso et le Niger).
La propagande sécuritaire s'effondre
« On a essayé de nous faire croire à la montée en puissance des armées de l'AES mais avec une attaque aussi coordonnée, toute la propagande s'effondre. Si nos pays restent dans cette posture, un beau matin, on va se réveiller et l'État n'existera plus », pourfend Hamed Savadogo, président du Conseil national de la jeunesse burkinabè en Côte d'Ivoire. Avec environ quatre millions de ressortissants côté ivoirien, cette diaspora d'un autre pays de l'AES, lui aussi confronté au péril djihadiste, partage une inquiétude semblable. « Au Burkina Faso, les assaillants du Jnim ont la même détermination, les mêmes intentions ; on ne peut pas s'empêcher d'imaginer le même scénario », poursuit le représentant.
Des analystes en suspens
Symbole régional de stabilité, la Côte d'Ivoire agit aussi comme un catalyseur d'activités en Afrique de l'Ouest. De fait, une large déclinaison de professionnels y coexiste, parmi lesquels des spécialistes sécuritaires. « Dans la foulée, de nombreux clients ont tenté de nous joindre pour en savoir davantage », relate Gabriel Poda, directeur des études auprès d'ISAO Ltd, un cabinet de sûreté qui accompagne les opérateurs privés dans la sous-région. Selon lui, « le flou persistant qui entoure Assimi Goïta et son état actuel montre que le régime a été touché en plein cœur ». Pour autant, l'analyste prédit un possible effet drapeau en réponse aux événements de samedi. « La mort de Sadio Camara a suscité de l'émoi, couplé à un certain désarroi : celui que personne n'est à l'abri. Le peuple malien entend faire corps derrière ses autorités, du moins pour le moment », décrit-il sans certitude.
L'impact sur les entreprises minières
Le jour de l'attaque, de l'expertise sécuritaire a également été sollicitée par d'autres acteurs de poids : les entreprises minières. Second producteur d'or sur le continent, le Mali conserve des actifs aux mains des majors qui se disputent l'extraction d'or jaune. « Les groupes armés impactent surtout les filières logistiques des mines, or, une reconfiguration a eu lieu dès le début du ciblage des camions-citernes », explique une voix du secteur extractif ouest-africain. Avec l'aggravation du contexte, « certains industriels ont déjà tiré un trait sur le Mali faute de garanties sécuritaires suffisantes », ajoute-t-elle.
Un scénario alarmant
« On ne peut pas s'empêcher d'imaginer le même scénario », confie un membre de la diaspora burkinabè. « J'ai été très surpris par la fulgurance de l'attaque, son caractère complexe et le ciblage de sites a priori très bien gardés », s'étonne un autre analyste installé à Abidjan et soucieux de garder l'anonymat. En effet, l'attaque de Kati, ville-garnison qui a vu périr Sadio Camara, est un verrou stratégique des autorités maliennes, abritant notamment la résidence d'Assimi Goïta. « À un moment où les tenants du pouvoir sont des cibles, le chef du régime risque de ne pas se montrer de sitôt, un peu comme l'Ayatollah en Iran… », commente-t-il plus loin.



