Le Cabo Delgado est un théâtre de violence tellement peu médiatisé que l'ONG Care, quand elle avait publié une liste de « conflits oubliés » en 2019, avait elle-même oublié de le mentionner. Des combats endeuillaient alors depuis deux ans cette province du nord du Mozambique, frontalière de la Tanzanie.
Un bilan humain lourd
Le bilan humain est lourd. Il se monte à plusieurs milliers de morts et plusieurs centaines de milliers de personnes contraintes, par moments, de fuir leurs villages. La situation s'est envenimée en 2017, lorsqu'une secte fondamentaliste musulmane connue sous le nom d'Al Shabab, fondée une dizaine d'années plus tôt, a commencé à faire régner la terreur dans cette région rurale, peu peuplée, aussi vaste que l'Autriche (80 000 km2 et 2,3 millions d'habitants environ).
Superposition de clivages
Le conflit a des racines profondes. Le Cabo Delgado est à moitié musulman, dans un pays à majorité chrétienne. Il se trouve au nord, alors que la capitale Maputo est au sud, à 2 000 km. Dans la guerre civile qui a suivi l'indépendance en 1975, l'ethnie musulmane du Cabo Delgado, les Mwani, était historiquement du côté de la Résistance nationale du Mozambique (Renamo), mouvement rebelle qui a perdu la partie face au Front de libération du Mozambique (Frelimo), au pouvoir depuis lors.
Comme souvent en Afrique, « les divisions religieuses se superposent à des enjeux de pouvoir et à des clivages politique, social et ethnique », écrit Éric Morier-Genoud, historien enseignant à la Queens University de Belfast et spécialiste du Mozambique, dans Towards Jihad (« Vers le djihad », Hurst Publishers, non traduit en français).
La France a peu de liens avec le Mozambique, ancienne colonie portugaise. Nous sommes néanmoins voisins. Mayotte est à 900 km seulement du Cabo Delgado. Par ailleurs, l'insurrection islamiste locale est connectée au terrorisme international.
Des « franchisés » de Daech
En 2018, Al Shabab est devenu ce qu'Éric Morier-Genoud appelle une « franchise » de l'État islamique (EI, ou Daech, de son acronyme arabe). « C'est comme dans une chaîne de restauration rapide », explique l'historien. Un entrepreneur postule, sa candidature est examinée. Si elle est retenue, les risques restent à sa charge, mais il bénéficiera d'une marque ainsi que d'un appui en gestion et en marketing, contre redevance.
En l'occurrence, la redevance est « un monopole sur la communication du groupe, qui envoie à l'EI des photos et des annonces d'attaques, mais aussi des images d'évangélisation ou de distribution d'aide ». Le but est de nourrir la propagande d'un mouvement international, qui rayonne sur des pays d'Afrique francophones, Mali ou République démocratique du Congo, et jusqu'en Europe.
Trois jeunes français ont été jugés à Paris mi-mars 2026. Ils envisageaient de partir faire le djihad au Cabo Delgado. L'EI délivre aussi des conseils religieux et militaires. Grâce à son expertise, Al Shabab a donné du fil à retordre à une armée mozambicaine mal équipée, mal formée et mal payée.
La pire crise au pire moment
L'insurrection a commencé au pire moment pour le gouvernement du Mozambique. En 2017, le pays se débattait dans d'immenses difficultés. Il subissait la crise des matières premières entamée en 2014, qui avait plombé ses maigres recettes à l'export. Par ailleurs, le Fonds monétaire international lui reprochait d'avoir dissimulé des emprunts d'un montant total de deux milliards de dollars, souscrits en 2013 par des entités publiques, avec garantie souveraine de l'État.
C'est l'affaire dite de « la dette cachée ». Une dette qui, en réalité, n'avait rien de clandestin : l'essentiel des sommes empruntées en toute transparence sur les marchés internationaux devait servir à financer un système de sécurité côtière, contenant une partie de matériel français, issu des chantiers navals des Constructions mécaniques de Normandie (CMN) de Cherbourg, propriété du groupe Privinvest.
Le représentant au Mozambique de ce groupe, Jean Boustani, a été innocenté par la justice américaine en décembre 2019 de toutes les accusations portées contre lui dans cette affaire. Les comptes rendus de son procès, disponibles en ligne sur le site de l'École de guerre économique, permettent de saisir que le scandale dit de « la dette cachée » était étroitement lié au Cabo Delgado.
La sécurité, prérequis du développement
Quelques années plus tôt, en effet, d'immenses réserves de gaz offshore avaient été découvertes précisément au large de cette région. Et c'est pour sécuriser son exploitation que le gouvernement de l'époque voulait moderniser très rapidement ses équipements de surveillance et d'intervention.
Une question taraude les experts : le début de l'insurrection islamiste est-il lié à la découverte des gisements de gaz et, si tel est le cas, quel est le lien ? « Diverses théories existent, allant d'un complot ourdi par une puissance étrangère (par exemple, la CIA) à des intérêts privés de compagnies pétrolières cherchant à contrôler les ressources naturelles du Mozambique », écrit Éric Morier-Genoud. Lui-même se garde bien de souscrire à ces théories.
« Est-ce qu'une puissance du golfe Persique a voulu déstabiliser le Mozambique en passe de devenir un géant de l'énergie ? C'est possible, mais rien n'est établi », abonde un expert, qui rappelle une évidence : « Personne n'a créé les conditions politiques, ethniques et sociales de l'insurrection. Elles étaient préexistantes ».
Le mécontentement de la minorité musulmane radicalisée a peut-être été instrumentalisé, en revanche. L'insurrection est montée en puissance, parallèlement au déploiement des majors des hydrocarbures qui se préparaient à exploiter le gaz mozambicain, dont le français TotalEnergies. Il a investi près de 18 milliards d'euros au Mozambique.
2021, le basculement
2021 est un point de bascule. En mars, les djihadistes, qui sévissaient plutôt dans les campagnes et les villages du Cabo Delgado, se sont lancés dans une attaque sanglante contre la ville côtière de Palma. « Ils étaient alors à leur plus haut, avec 3 000 combattants », explique au Point Éric Morier-Genoud. Parmi eux, des Tanzaniens, des Congolais, des Kényans, voire des Africains de l'ouest. L'assaut a fait des dizaines de morts.
Il a poussé le groupe Total à suspendre ses travaux, pour cause de « force majeure », retardant de plusieurs années la mise en exploitation des gisements de gaz. Il se passait exactement ce que redoutait le gouvernement, lorsqu'il avait décidé d'investir dans son système de surveillance et de protection, quelques années auparavant : pas de sécurité, pas de développement économique.
Jusqu'en 2023, l'insurrection a été très violente. « Tout mauvais musulman et tout chrétien étaient simplement tués, explique Éric Morier-Genoud. Il y a eu des massacres affreux, des villages décimés, des dizaines de personnes décapitées, mutilées. » Par la suite, les insurgés ont adopté une posture plus mesurée. « Ils ont imposé une taxation aux populations chrétiennes qui sont dans les aires qu'ils contrôlent, ou estiment contrôler, sous menace de décapitation, mais sans tuer d'emblée. Face ceux qu'ils ne considèrent pas comme de bons musulmans, ils font de l'évangélisation.
Cet adoucissement relatif serait la conséquence d'une passation de pouvoir, pense Éric Morier-Genoud. « Les leaders des insurgés, Abou Yasser Hassan, ainsi que son second, Bonomade Machude, ont été demis et plus tard tués, l'un par l'armée, l'autre par le groupe. Les nouveaux chefs ont une autre relation à l'État islamique et une autre vision djihadiste, qui réintègre l'évangélisation et accepte les chrétiens s'ils se soumettent à leur autorité » et payent l'impôt.
En dehors des zones qu'ils contrôlent, en revanche, « la violence continue, avec un acharnement sur les sites religieux chrétiens pour montrer qu'ils font une guerre de djihad – pour l'islam et contre le christianisme ». Face aux djihadistes, l'armée mozambicaine s'est trouvée démunie, d'autant plus que les plans de modernisation que devaient financer les emprunts de 2013 n'ont pas abouti. C'est donc l'armée du Rwanda qui a été appelé à la rescousse pour maintenir l'ordre au Cabo Delgado, et cela alors que le Rwanda n'a même pas de frontière commune avec le Mozambique.
Une armée nationale dépassée
Les troupes nationales n'étaient pas à la hauteur, confirme un observateur qui a pu les voir à l'œuvre : « Ce sont des jeunes conscrits mal entraînés, pas toujours payés, avec un gros problème de logistique. Ils ont longtemps manqué de nourriture et même de munitions. Ils prenaient la fuite dès le début des combats. Faute de salaire, ils désertaient ou ils se livraient au pillage. Ils se sont améliorés, mais ils ne sont pas au niveau des troupes rwandaises, disciplinées et bien équipées. »
Car les Rwandais sont là, payés en partie par l'UE. Consciente que le Cabo Delgado était en voie de devenir une base arrière du djihadisme, l'Union européenne, à partir de 2022, a financé le déploiement de 3 000 à 4 000 soldats rwandais, ainsi qu'une mission de la Communauté de développement de l'Afrique australe, pour un total approchant les 40 millions d'euros sur quatre ans. Elle a également monté une mission d'assistance militaire au profit de l'armée du Mozambique.
Pour des raisons de souveraineté évidentes, l'idée est que celle-ci prenne le relais des Rwandais. Quand, c'est toute la question. Dans l'industrie du gaz, il y a consensus pour dire que les Mozambicains s'améliorent, mais qu'ils ne sont toujours pas prêts, loin de là.
Accalmie fragile
Les Rwandais, pour leur part, inspirent la confiance par leurs capacités militaires et la défiance pour tout le reste. La Belgique, la Suède et l'Allemagne considèrent que l'UE ne peut plus financer son armée, compte tenu du pillage de matières premières que le Rwanda organise sous couvert de maintien de l'ordre, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). « Le plus approprié est de considérer l'armée rwandaise comme un prestataire de sécurité et regarder si d'autres prestataires privés peuvent la remplacer », commente un spécialiste. Plus facile à dire qu'à faire.
Depuis le début de l'année, le calme règne au Cabo Delgado. Les effectifs des djihadistes auraient fondu. Ils ne compteraient plus que quelques centaines de combattants. Le gouvernement poursuit le combat mais a envoyé quelques signaux montrant qu'une négociation de paix était envisageable.
TotalEnergies a levé l'état de force majeure fin 2025 et redouble d'effort pour relancer le projet. Sa fondation s'implique dans le développement humain de la province. Le Mozambique, de son côté, est sur le point de tourner la page de l'affaire de la dette cachée. Il a réglé ses litiges avec ses banques et ne doit plus rien au Fonds monétaire international.
Le pire des scénarios s'éloigne : celui de voir une guérilla islamiste rançonner l'industrie du gaz, sous peine d'attentats à terre, voire en mer. Ancré à moins de 50 km au large, l'immense navire de liquéfaction de gaz Coral Sul du groupe italien ENI coûte plus de quatre milliards d'euros. Personne ne souhaite le voir à portée d'une attaque de drones pilotés par des franchisés de Daech.
Les insurgés restent difficiles à combattre et même à saisir. Ils veulent créer un califat au Cabo Delgado, mais encore ? « D'une certaine manière, relève Éric Morier-Genoud, ce califat existe actuellement dans la mesure où ils appliquent la loi islamique sur une population, si petite soit-elle. » Selon lui, un vrai califat sur toute la province de Cabo Delgado est « à moyen terme plus qu'improbable », car la population du nord Mozambique est à moitié musulmane et à moitié chrétienne.
Par ailleurs, aucun des pays voisins ne l'accepterait, sans parler de la communauté internationale, protectrice des intérêts des compagnies qui exploitent le gaz et les minerais critiques du sous-sol nord mozambicain. « Derrière le rêve d'un califat se trouve moult griefs sociaux et économiques qui pourraient être partiellement résolus », conclut le chercheur.



