Albanie : la « révolution des flamants roses » secoue le gouvernement
Albanie : la « révolution des flamants roses » secoue le gouvernement

Depuis plus d'un mois, des milliers d'Albanais brandissent chaque soir des flamants roses en carton sur les boulevards de Tirana, scandant « L'Albanie n'est pas à vendre ». Ce mouvement de contestation, déclenché par un projet immobilier touristique de luxe porté par le clan du président américain Donald Trump, s'est rapidement étendu pour viser le Premier ministre Edi Rama, au pouvoir depuis treize ans.

Un projet immobilier controversé au cœur de la discorde

Le projet, porté par une société liée à Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et à son épouse Ivanka Trump, prévoit la construction de plus de 6 000 villas de luxe et infrastructures associées sur l'île de Sazan et la péninsule de Zvërnec, une réserve littorale protégée à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale. Le montant total dépasse les 4 milliards d'euros. Or, ce littoral abrite l'une des dernières escales méditerranéennes des oiseaux migrateurs entre l'Europe et l'Afrique, dont les flamants roses, devenus l'emblème de la contestation.

Un mouvement d'une ampleur inédite

Les manifestations ont débuté le 23 mai dans le village de Zvërnec avant de s'étendre à Tirana le lendemain. Le 20 juin, plus de 200 000 personnes venues de tout le pays, dont de nombreux membres de la diaspora, se sont rassemblées dans la capitale, tandis que des rassemblements de solidarité se tenaient à Athènes, Berlin, Vienne, Rome, Washington ou Paris.

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Pour Florent Marciacq, codirecteur de l'Observatoire des Balkans à la Fondation Jean-Jaurès, l'ampleur de la contestation est inédite. « Pour l'Albanie, c'est assez nouveau. Le mouvement rassemble des gens très divers, il couvre un spectre politique très large et est assez peu politisé par les partis », observe-t-il. Dans un système bipartisan très verrouillé médiatiquement et sans outsider anti-système identifié, les manifestations restent « une expression populaire désorganisée mais consensuelle ».

Des revendications élargies

Les revendications se sont élargies au fil des semaines. Les manifestants réclament désormais l'annulation du projet touristique, l'intégration du delta de la Vjosa au parc national existant, l'abrogation de la loi sur les investissements stratégiques dont a bénéficié la société liée à Jared Kushner, ainsi que la démission du Premier ministre. « Ce n'est plus vraiment le projet touristique lui-même qui est visé, résume Florent Marciacq. C'est maintenant une remise en cause du système de prise de décisions en Albanie, où les institutions sont court-circuitées. »

Des racines historiques profondes

Ce ressentiment plonge ses racines dans l'histoire récente du pays. Sortie traumatisée d'une « dictature encore plus dure que celles des Soviétiques », puis de la guerre civile et de l'effondrement financier de 1997, l'Albanie s'est reconstruite à marche forcée. D'une manière particulièrement rapide et efficace pour la région, mais au prix d'une concentration du pouvoir dans certains réseaux, notamment l'immobilier. Un autre héritage soviétique aggrave ce problème : l'abolition de la propriété privée en 1945 et les crises successives ont laissé un micmac cadastral et légal. « Souvent, les gens ne sont pas contre l'idée de vendre leur terre, précise Florent Marciacq. Ce n'est pas une opposition de principe, mais un refus de l'opacité. »

L'Union européenne en observation

La « révolution des flamants roses », comme elle a été surnommée, est surveillée de près par Bruxelles. L'Albanie, avec le Monténégro, est présentée comme l'un des potentiels élèves modèles de l'élargissement de l'Union européenne. Un porte-parole de la Commission européenne a rappelé que, dans le cadre du processus d'adhésion, l'Albanie est attendue sur son alignement avec la législation environnementale de l'UE (d'ici à une intégration envisagée pour 2030). « L'Union européenne est à la recherche de succès d'intégration pour ses propres raisons, note Florent Marciacq. Or les avancées techniques et institutionnelles ne vont pas forcément de pair avec une démocratie parfaitement fonctionnelle. »

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Quel avenir pour le mouvement ?

Reste une question : ce mouvement va-t-il s'essouffler ou s'inscrire dans la durée ? Florent Marciacq pointe un précédent. À Belgrade, un projet d'hôtel Kushner avait lui aussi suscité des manifestations, avant que l'investisseur ne se désengage. En attendant, espérons que les flamants roses n'y laissent pas trop de plumes.