Les projections les plus extrêmes en matière d’émissions mondiales de gaz à effet de serre ne sont plus vraisemblables à l’heure actuelle, selon un article de recherche publié le 7 avril dans la revue scientifique Geoscientific Model Development. Ce long travail de recherche posera les bases du prochain rapport d’évaluation du GIEC – ces scénarios sont des outils exploratoires, et non des prédictions. En raison des politiques climatiques mises en œuvre ces dernières années, un réchauffement planétaire compris entre + 3,3 et + 5,7 °C d’ici 2100 « ne semble plus probable ».
Un nouveau cadre pour les scénarios d’émissions
L’étude, signée par le climatologue néerlandais Detlef van Vuuren et une quarantaine de coauteurs internationaux, présente le nouveau cadre des scénarios d’émissions qui alimenteront les modèles climatiques en vue du prochain rapport d’évaluation du GIEC, attendu au plus tôt en 2028. La forte diminution du coût des énergies renouvelables permet de penser que la consommation des énergies fossiles ne va pas augmenter comme on pouvait le craindre.
Le scénario SSP5-8.5 jugé peu probable
Le scénario dit « SSP5-8.5 », qui prévoyait des niveaux d’émissions « élevés », est désormais jugé peu probable « compte tenu de l’évolution des coûts des énergies renouvelables, de la mise en place de politiques climatiques et des tendances récentes en matière d’émissions ». Dans la nomenclature scientifique, « SSP5 » désigne la trajectoire d’un monde tournant à plein régime sur les énergies fossiles sans politique climatique ; « 8.5 » est l’intensité du forçage radiatif (en watts par mètre carré) que ce scénario produirait en 2100 – la valeur maximale des projections envisagées il y a dix ans. C’est la borne haute des projections de l’époque, et le scénario qui s’est imposé pendant une décennie comme la référence narrative du discours climatique.
Pour François-Marie Bréon, climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) et ancien auteur du GIEC, joint par Le Point, le SSP5-8.5 n’est plus crédible depuis quelques années déjà. Le climatologue confirme l’analyse de Detlef van Vuuren et de ses coauteurs : « La forte diminution du coût des énergies renouvelables permet de penser que la consommation des énergies fossiles ne va pas augmenter comme on pouvait le craindre. De plus la croissance des émissions a significativement diminué cette dernière décennie. »
L’Europe se réchauffe plus vite
Dans ce nouveau scénario, l’hypothèse la plus pessimiste pointe la hausse des températures planétaires, qui atteindrait tout de même + 3,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels d’ici 2100. Dix ans plus tôt, le scénario équivalent culminait à + 4,4 °C en projection centrale, et jusqu’à + 5,7 °C dans le haut de la fourchette.
Reste, sur ces moyennes, une nuance que François-Marie Bréon tient à rappeler. « Les chiffres + 2,7 °C ou + 3,5 °C sont pour la moyenne mondiale », souligne le climatologue. « On est à 1,3 °C ou 1,4 °C actuellement. En Europe, le réchauffement est déjà à 2,5 °C. L’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. À 2,7 °C de moyenne mondiale, on est à 4 degrés pour notre continent, ce qui est considérable. » Et de prévenir, sans détour : « Il ne faut surtout pas faire croire qu’avec 2,7 °C de réchauffement global, on s’en sort bien. »
Objectif 1,5 °C hors d’atteinte
L’article reconnaît enfin qu’il n’est désormais plus possible de limiter le réchauffement à + 1,5 °C, l’objectif fixé par l’accord de Paris en 2015. « Il est maintenant clair, en fait ça fait au moins cinq ans, que le réchauffement va dépasser le seuil de 1,5 °C qui était un objectif de l’accord de Paris. On se rassure un peu en se disant qu’on va pouvoir faire diminuer les températures d’ici la fin du siècle pour que ce ne soit que temporaire. Mais ça va nécessiter des efforts énormes, et je doute un peu que ce scénario soit vraiment crédible, au vu du recul de certains États, en particulier les États-Unis. »
Cette mise à jour des scénarios n’est ni un démenti des inquiétudes climatiques, ni une absolution pour les politiques à venir. C’est une recherche de modélisation, sans intention. Elle documente, en revanche, l’efficience des politiques volontaristes engagées depuis dix ans, et la confirmation que l’action climatique est possible. Une démonstration empirique qui mérite, elle, d’être prise au sérieux.



