765 migrants morts en Méditerranée en trois mois : le drame de Lampedusa
765 migrants morts en trois mois : le drame de Lampedusa

Au large de Lampedusa, petite île italienne, plus de 765 migrants sont morts en trois mois, un des pires bilans depuis 2014, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Ce drame est le résultat des politiques migratoires, des passeurs et des défaillances du secours en mer.

Une traversée annulée, une mort évitable

Avis de tempête, la traversée est annulée. Reliant quotidiennement Porto Empedocle, dans le sud de la Sicile, à Lampedusa, le ferry dort à quai. Les passagers trépignent, espèrent un report au lendemain. Impatience à la veille des vacances. Le même soir, sur l'autre rive, à Sfax, en Tunisie, d'autres jeunes, d'autres parents, d'autres enfants, ne patienteront pas : une nouvelle vie les attend et le gros temps ne dissuade pas les passeurs. Après avoir facturé 1000 à 3000 euros les espoirs clandestins, ils se moquent bien que la mer soit un rempart, crénelée par des vagues de deux mètres. Certains vont jusqu'à vanter « l'opportunité », estimant que la surveillance des côtes serait relâchée.

Mais cette nuit-là, le 15 mai, les hurlements du vent, à 50 km/h, ont précédé ceux d'une mère, d'une sœur. Fuyant avec elles la Côte d'Ivoire, la petite dernière de la famille, un bébé de quelques semaines à peine, était promise à de meilleurs lendemains, avortés par la Méditerranée, immense, indifférente. Débarquée après une journée et deux nuits de traversée, l'enfant est morte de froid. Les tentatives de réanimation des équipes du centre de santé, l'unique de l'île italienne, sont restées vaines. De la piètre embarcation, arrivent 54 survivants, cueillis par la Croce Rossa et Frontex, l'agence européenne de gardes-frontières. Ils se sont tous exilés d'Afrique de l'ouest ; guerres, famines et misère les poussant à prendre tous les risques.

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L'année la plus meurtrière depuis 2014

Entre janvier et mars, l'OIM a enregistré près de 1000 morts ou disparus en Méditerranée. L'un des « pires débuts d'année » et des « plus meurtriers » depuis 2014, date où l'institut a commencé son décompte, qui s'établit à 26 734 personnes. L'an dernier, 517 personnes avaient sombré. La majorité de ces naufrages se sont produits au large de Lampedusa, la « porte de l'Europe », mortellement entrebâillée. À moins de 150 km des côtes tunisiennes et 180 des rives libyennes, la fine bande de terre aride — renflement calcaire fixé à la plaque continentale africaine — n'a pas volé son cynique sobriquet.

Si d'autres routes se sont engorgées depuis la fanaison du Printemps arabe, il y a quinze ans, la Méditerranée centrale reste la plus empruntée avec 10 000 arrivées en Italie cette année, contre 9700 en Grèce, 6000 en Espagne continentale et 3000 aux Canaries. On y fuit majoritairement l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud.

Les ONG entravées par les autorités italiennes

Dans cette anse turquoise, translucide, un voilier semble flotter par enchantement. Sans le savoir, les touristes photographient le Nadir, à bord duquel près d'une centaine de personnes furent sauvées, le 21 avril. C'est l'un des 14 navires affrétés par des ONG pour des sauvetages en Méditerranée centrale. Mais depuis 2022 et l'arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, ils ne sont plus que quatre à naviguer régulièrement. Pour faire perdre des jours de recherche et du carburant aux ONG, la présidente d'extrême droite du conseil italien leur a souvent assigné des ports lointains, dans le Nord. Un projet de loi est actuellement examiné pour interdire l'accès à tous les ports du pays.

Dans le même temps, l'Italie, encouragée par Bruxelles, a renforcé sa collaboration avec les autorités tunisiennes — connues pour déporter des migrants dans le désert, à la frontière avec l'Algérie — et les garde-côtes libyens — équipés par l'Union Européenne, et dont les exactions ne se comptent plus : extorsion, exploitation sexuelle, esclavage et tortures.

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Les migrants exclus de la carte postale

Les migrants, eux, sont éconduits de la carte postale. Aussitôt interceptés, aussitôt enfermés dans un centre de rétention isolé au milieu de l'île, à l'abri d'un vallon et des regards. Sauf ceux des militaires : des miradors cerclent le « hotspot ». En anglais, ce terme réfère communément à un cluster. Selon les arrivages, y sont concentrés jusqu'à plusieurs milliers de personnes pour seulement 300 places dans des préfabriqués. Les autorisations mettant plusieurs semaines à être délivrées, au compte-goutte, Nice-Matin n'a pu y accéder.

Mais derrière ces hauts grillages, la prise en charge, à la chaîne, est bien connue : à peine débarqués, les nouveaux détenus sont interrogés, identifiés, en vue de leur transfert en Sicile. En deux jours maximum, ils sont expédiés sur le fameux ferry. Derrière une rubalise — de celle que l'on déploie pour délimiter les catastrophes — ils croiseront peut-être le regard des autres passagers, venus au barista s'acheter une glace.

Une fois à terre, les autorités les dispatcheront dans plusieurs immeubles dédiés : à Agrigente, Palerme ou encore Catane. Si les femmes sont obligées de pointer, de peur qu'elles ne (re) tombent dans la prostitution, les hommes sont plus ou moins livrés à eux-mêmes. La plupart fuguent. La pauvreté insulaire ne leur a pas échappé. À l'exemple des 116 000 personnes, majoritairement des Italiens, ayant quitté entre 2023 et 2024 le Mezzogiorno (sud de l'Italie), ils fileront vers le nord, où la main-d'œuvre bon marché est très recherchée. Certains continueront leur route jusqu'à Vintimille. Avant d'arriver à Nice, sur le parvis de l'église du Vœu ou de la gare, une nouvelle frontière, une autre traversée, d'autres militaires et barbelés les attendent. Scènes familières : la Méditerranée et ses plages de rêve sont en toile de fond.